Société

La parole aux marginalisés

Des jeunes de la rue présentent leur vision de la ville dans une exposition au Musée de la civilisation, un projet issu d'une collaboration avec des étudiants en architecture

Par : Matthieu Dessureault
Derrière notre image de la ville se cache une réalité profondément humaine: celle de l'itinérance, que la photographe Alexandrine «Bob» Duclos n'hésite pas à faire ressortir.
Derrière notre image de la ville se cache une réalité profondément humaine: celle de l'itinérance, que la photographe Alexandrine «Bob» Duclos n'hésite pas à faire ressortir.
La dure réalité de la rue, Alexandrine «Bob» Duclos la connaît. Le froid. La faim. Le regard hostile ou indifférent des passants. Tout cela, elle l'a vécu, à son arrivée à Québec, il y a cinq ans. Non sans peine, elle a rompu avec sa vie d'errance, mais en garde un douloureux souvenir. «J'ai été dans la rue pendant plus d'un an. J'ai surmonté toutes sortes de problèmes. Tous les jours, on me disait «trouve-toi une job!», mais comment se trouver un emploi quand tu portes toujours le même linge, que tu n'as aucune expérience de travail ni d'appartement?», lance cette jeune femme originaire des Îles de la Madeleine.

C'est ce regard sur l'itinérance qu'elle nous offre avec son oeuvre J'existe, installée sur la passerelle du Musée de la civilisation. Le visiteur est invité à pénétrer dans un cube garni de photos en noir et blanc. De l'extérieur, on voit de belles images de la ville: des bâtiments, un autobus, un banc de parc, etc. À l'intérieur, cependant, on découvre des scènes moins reluisantes. On y voit, entre autres, un mendiant accompagné de son chien, ainsi qu'un itinérant, cigarette au bec. De ces photos, captées ici et là, transpirent un sentiment d'isolement, propre à plusieurs sans-abris. «En entrant dans le cube, on est forcé de regarder une réalité souvent ignorée par une grande partie de la population. Les images présentent des gens normaux, qui font partie du quotidien. Ce sont leurs histoires, leurs misères, mais aussi leurs joies, que l'on voit», explique l'artiste.

Deux autres jeunes ont exprimé leur vision de la ville à travers des oeuvres multidisciplinaires. Avec sa maquette, Samuel Tremblay propose la conversion d'un vieil édifice en centre d'hébergement pour sans-abris. Jasen Gagné, de son côté, a revisité le Château Frontenac en apposant de la couleur et de fines lames d'acier sur une photo. L'exposition a été réalisée grâce au programme «4e Mur: Rendre l'invisible visible», de la Fondation Michaëlle Jean, en partenariat avec la Maison Dauphine, le Musée de la civilisation et l'École d'architecture.

Tout au long du processus, qui a duré plusieurs mois, des étudiants en architecture ont aidé ces artistes à concrétiser leurs idées. Amélioration des infrastructures pour les sans-abris, espaces publics accessibles aux chiens, constructions écoénergétiques, etc.: au cours de ces échanges, les jeunes de la rue ont pu exprimer leur vision d'une ville durable. «J'ai constaté qu'ils sont, chacun à leur façon, des experts de la ville. Ils ont des opinions très claires sur les problèmes de leur environnement et sur ce qu'ils souhaitent pour l'améliorer. Leurs visions sont variées. Pour certains, c'est la détresse face aux ensembles urbains qui ressort, alors que pour d'autres, c'est l'espoir de participer un jour à un monde meilleur. Ce fut une expérience très enrichissante», raconte Déborah Nadeau-Roulin, étudiante à la maîtrise en architecture.

Invité à participer à une table ronde en marge du vernissage, le professeur André Casault a rappelé l'importance d'écouter les communautés marginalisées. L'activité a été l'occasion de parler d'itinérance, d'inégalités, d'inclusion. «À priori, tout le monde est pour la vertu, mais ce n'est pas si simple; on veut intégrer les jeunes de la rue à la condition qu'ils se comportent comme de bons citoyens! Vouloir que les autres soient comme nous, ce n'est pas de l'inclusion, c'est de l'uniformisation. L'inclusion, c'est de faire tous les efforts pour se mettre à la place de ceux ayant une vision différente ou, dans le cas des jeunes de la rue, qui ont de la difficulté à trouver leur place.»

Le chercheur, qui s'intéresse aux méthodes de conception architecturale collaborative, a particulièrement apprécié l'oeuvre d'Alexandrine. «Ses photos sont poignantes. On sent qu'elles ont été prises par quelqu'un qui a connu cette réalité. Il y a des photos très intimes, qui présentent les personnages de près, et des vues en contre-plongée, qui nous donnent l'impression d'être couchés sur le sol. Cela offre un point de vue différent sur la ville.»

Modeste, la principale intéressée a du mal à reconnaître son talent. Fraîchement diplômée de l'École de la Rue de la Maison Dauphine, elle entame un cours de photographie au Centre de formation professionnelle Maurice-Barbeau. Son premier projet d'exposition, on s'en doute, restera longtemps gravé dans sa mémoire.

L'exposition J'habite la ville est présentée jusqu'au 9 octobre. Plus d'information.

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