Société

La cicatrice

L’identité et l’intimité sexuelle des femmes ayant subi l’ablation d’un sein sont mises à rude épreuve dans le jeu de la séduction

Par : Renée Larochelle
Perdez un sein et plus rien n’est pareil dans notre société qui glorifie l’apparence physique. Les seins des femmes sont tellement associés à la féminité, à la beauté et au pouvoir de séduction que celles qui subissent une mastectomie à la suite d’un diagnostic de cancer du sein se sentent mutilées, profondément blessées dans leur être. Pour tenter de dissimuler le stigmate laissé par la cicatrice et continuer de plaire, certaines femmes choisiront une reconstruction mammaire, tandis que d’autres opteront pour une prothèse externe ajustable à l’intérieur d’un soutien-gorge. Dans les deux cas, les stratégies vestimentaires qui seront utilisées visent à reformater virtuellement l’intégrité du corps.

C’est le sujet du volumineux mémoire de maîtrise de Carole Suzor, dont la direction a été assurée par Andrée Fortin, du Département de sociologie. Dans son étude, Carole Suzor s’est penchée sur l’identité et l’intimité sexuelle de 12 femmes âgées de 35 à 56 ans ayant vécu l’ablation d’un sein, dont 6 avaient choisi la reconstruction mammaire. Cytotechnicienne de formation, Carole Suzor connaît bien cette problématique, puisqu’elle travaille depuis une trentaine d’années auprès de femmes atteintes de cancer du sein. «Avec la perte d’un sein, les femmes se trouvent moins belles et considèrent qu’elles ne répondent plus aux canons de beauté, explique-t-elle. Entre l’image que leur renvoie leur miroir et celle des femmes en santé et éclatantes de beauté qu’on voit dans les publicités, il existe un immense fossé qu’elles vont essayer de combler afin de continuer à plaire à leur partenaire.»

Le deuil de la lingerie
Dans l’ensemble, note la chercheuse, les participantes à l’étude ont repris leur activité sexuelle après l’ablation d’un de leurs seins, sans toutefois avoir la même spontanéité qu’avant dans leurs mouvements. En revanche, une répondante a connu l’exclusion sexuelle de façon radicale de la part de son conjoint, tandis que les choses se sont détériorées de manière plus graduelle pour une autre. Une autre répondante, sans conjoint et n’ayant pas connu de reconstruction mammaire, n’a pas voulu donner suite aux avances d’un homme qui aurait pourtant aimé entreprendre une relation avec elle. Même après avoir choisi de se faire opérer, elle a persisté dans son refus. Si les femmes qui ont choisi l’opération ont pu remettre de la lingerie féminine dite sexy, celles qui ont opté pour la prothèse externe ont, pour leur part, fait le deuil de ce type de vêtement.

«En plus d’augmenter la liberté de choix vestimentaire, la reconstruction mammaire a redonné à certaines femmes un pouvoir égalitaire dans leur rapport de séduction avec les hommes, explique Carole Suzor. Par contre, celles qui n’ont pas subi l’opération ont dit vivre un rappel tous les jours de l’ablation de leur sein en voyant la cicatrice causée par l’opération. En fait, rappelle Carole Suzor, ce n’est pas tant l’acte sexuel qui est problématique pour ces femmes, mais la capacité d’entrer en relation avec l’autre en vue de l’intimité sexuelle, de se laisser toucher corporellement ou sensuellement par le regard du partenaire sexuel.»    

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