Société

La Chine sans peur

Zhan Su, professeur au Département de management, remet quelques pendules à l’heure à propos de la menace que ce géant asiatique représente pour les économies occidentales

Par : Pascale Guéricolas
Le directeur du Groupe d'études et de recherche sur l'Asie contemporaine (GERAC) rattaché à l’Institut québécois des hautes études internationales jouit d’un statut privilégié pour analyser l’évolution de son pays d’origine, lui qui a commencé sa vie professionnelle comme apprenti-ouvrier dans une usine chinoise. Arrivé au Canada vers 1990, après un séjour de plusieurs années en France, Zhan Su conseille depuis plusieurs entreprises québécoises cherchant à se développer dans l’Empire du Milieu, tout en se rendant là-bas au moins cinq ou six fois tous les ans. Participant lundi dernier au débat Participe présent qui posait la question: «La Chine s’éveille, faut-il trembler?» le professeur au Département de management a voulu communiquer une vision plus juste de ce qui se passe en Chine que ce que les analyses trop stéréotypées des médias et de certains analystes colportent, selon lui.
   
Selon Zhan Su, pour bien saisir l’ampleur de la croissance chinoise, il faut jeter un coup d’œil en arrière, notamment sur la réforme du système économique entreprise en 1978 par l’ancien premier ministre Deng Xiaoping, soit deux ans après la mort de Mao. Jusqu’alors, la planification et la centralisation régnaient selon les règles propres au communisme. «Selon le proverbe, les ouvriers faisaient semblant de travailler et le gouvernement faisait semblant de les payer», raille le professeur. Ce modèle très rigide se lézarde avec l’instauration des zones économiques spéciales dans le sud, puis sur la côte. L’équipe en place favorise la croissance d’un petit nombre de régions et d’entrepreneurs, qui connaissent alors une très forte croissance. Les réformes se succèdent par essais et erreurs ou encore selon le précepte qu’il faut trouver les pierres pour traverser la rivière en l’absence de pont. C’est peut-être d’ailleurs ce qui distingue le communisme à la chinoise des autres modèles encore en vigueur à l’époque dans les pays du bloc de l’Est. Le marché cohabite avec la centralisation, le pragmatisme règne. Le Parti demeure la référence unique, même s’il place le développement économique au centre de ses préoccupations.
   
Pendant vingt ans, la Chine connaît donc une croissance très forte – 40 % du produit intérieur brut contre 20 % en Occident -, le pays produit beaucoup et exporte en masse. Entièrement tournés vers la quantité, les dirigeants négligent l’environnement, les conditions de travail et la qualité de vie des Chinois. Conscient de ces faits, Zhan Su souligne que cet immense effort collectif a quand même permis à 400 millions de Chinois de sortir de la pauvreté. Il constate aussi que les Occidentaux se montrent parfois hypocrites lorsqu’ils dénoncent l’invasion de produits Made in China qui ne respectent pas les normes environnementales. En fait, ces produits à bas prix fabriqués ailleurs ont permis à nombre d’États de se débarrasser d’une industrie pétrochimique locale très polluante.
   
En 2004, une nouvelle équipe dirigeante arrive au pouvoir, décidée à ne plus miser uniquement sur la croissance. Une deuxième phase de développement démarre. Désormais, les entreprises se voient imposer un contrat de travail qui les oblige à offrir la permanence à plusieurs de leurs employés, à contribuer à leur retraite, aux prestations de chômage. Par ailleurs, le gouvernement réalise que les coûts de la dépollution nuisent au taux de croissance, il faut donc produire en se souciant davantage de l’environnement. «Bien sûr, cela risque de prendre encore 35 ans avant que le salaire des ouvriers chinois ne rattrape celui des Nord-Américains, souligne Zhan Su. Déjà, cependant, la productivité s’est améliorée et les dirigeants prennent conscience qu’il faut créer de la valeur ajoutée.»
   
Cet intervenant pour les PME d’ici cherchant à réduire leurs coûts de fabrication invite les Occidentaux à profiter de la mondialisation plutôt qu’à s’en désoler. Comment? En pratiquant la délocalisation responsable. «Une entreprise qui fabrique un produit haut de gamme peut faire produire en Chine les pièces plus simples pour se concentrer sur le high-tech et les activités plus lucratives, explique Zhan Su. Il faut se concentrer sur les domaines où l’on est le plus fort». Du même souffle, il invite les gouvernements à prendre leurs responsabilités en reconnaissant que des productions manufacturières comme les vêtements ou les meubles bas de gamme n’ont aucune chance de survivre ici. Par contre, les pouvoirs publics peuvent inciter les entrepreneurs à se montrer davantage proactifs pour s’orienter vers la matière grise et les produits de quatrième transformation, par exemple en agroalimentaire. Bref, Zhan Su recommande d’observer la réalité chinoise en face plutôt que de crier systématiquement au loup.

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