Société

Échec ou réussite?

Pendant plus de trente ans, l’historien Yves Roby a étudié l’exode de centaines de milliers de Québécois vers les États-Unis. Son dernier ouvrage, Histoire d’un rêve brisé, constitue le point d’orgue de sa réflexion sur ce phénomène migratoire exceptionnel des 19e et 20e siècles.

Par : Pascale Guéricolas
Entre 1840 et 1930, 900 000 Canadiens français s’établissent aux États-Unis, surtout en Nouvelle-Angleterre, pour fuir les crises économiques qui secouent le Québec. Beaucoup de ces émigrants souvent unilingues s’établissent dans des «Petits Canadas», autrement dit des paroisses où la vie se déroule en français à l’ombre du clocher. En 1900, Burlington, dans le Vermont compte 5 000 francophones. Lowell, en banlieue de Boston, près de 25 000. Peu à peu cependant, l’usage du français s’amenuise avec l’avènement de nouvelles générations nées sur le sol américain qui se fondent dans la population.
   
Passionné par l’histoire de ces exilés, Yves Roby s’interroge au début de son ouvrage, publié récemment aux Éditions du Septentrion, sur le sens donné à ce fait historique. Au fond s’agit-il d’un rêve brisé ou d’une réussite?  «Il est intéressant de voir l’évolution du regard des élites sur ces départs massifs, souligne l’historien maintenant retraité. Au début, ils craignent que cette migration ne mette en péril la survie de la nation. Par conséquent, on discrédite les émigrants, en les traitant de déserteurs, d’ivrognes, de paresseux. Puis, après la recrudescence fantastique de la migration dès 1879, les dirigeants cherchent à lui donner une signification. Comme ils sont catholiques, ils en viennent en penser que les Canadiens français ont une mission providentielle à remplir en Amérique, tandis que d’autres penchent pour un rôle politique.»

L’exode et la mission
En s’intéressant aux documents d’époque, le chercheur a découvert que certains dirigeants considéraient ces émigrants partis pour les États-Unis ou encore l’Ontario comme des défenseurs éloignés du château fort que représentait le Québec francophone. De son côté, le clergé parle d’un peuple choyé par Dieu et de la nécessité de propager la foi catholique aux États-Unis. Pour réaliser leur mission, les nouveaux arrivants doivent donc demeurer français et pratiquants. «C’est ainsi que se récrée en sol américain, le réseau institutionnel du Québec avec ses écoles, ses sociétés mutuelles de type Saint-Jean-Baptiste, ses églises, raconte Yves Roby. Les élites croient que leur rêve va se réaliser.»
   
L’arrivée de la Seconde Guerre mondiale et ses bouleversements relèguent pourtant aux oubliettes cette idée d’un peuple  catholique  parlant français au Sud du Québec, d’autant plus que la migration cesse après la crise de 1929. Les paroisses s’anglicisent ou se vident, les nombreux journaux publiés en français ferment. En 1974, le père Landry, un Dominicain pourtant fervent défendeur du fait français aux Etats-Unis, reconnaît que «les Canadiens français vont chez le diable.»

Résistances et pragmatisme
Pourquoi cet échec? «Ce rêve d’un Canada français en sol américain a des adversaires, avance Yves Roby. Les évêques américains d’origine irlandaise souhaitent l’anglicisation des émigrants car ils considèrent que le statut de catholique provoque suffisamment de réactions xénophobes. Donc, ils refusent souvent de nommer des prêtres québécois dans les paroisses où vivent les Canadiens français.» Cependant, les plus grands ennemis de la perpétuation des Petits Canadas se recrutent dans les rangs des émigrants eux-mêmes et de leur descendance, selon le chercheur. Partis du Québec essentiellement pour fuir la misère, ils recherchent la prospérité dans leur nouvelle patrie. Rapidement, ils comprennent que leurs enfants doivent parler anglais pour s’intégrer et avoir accès à un bon emploi. Pragmatiques, les parents exigent toujours plus d’anglais à l’école catholique, lorsqu’ils n’optent pas carrément pour le système public anglophone. 
   
Si l’on prend leur point de vue, l’assimilation à la majorité anglophone constitue par conséquent une réussite sociale  plutôt qu’un échec. Et Yves Roby de citer des noms célèbres d’hommes politiques, de sportifs de haut niveau, de gens d’affaires ou d’écrivains que leurs origines canadiennes françaises  n’ont pas empêchés  d’appartenir au  gratin américain. Dans les années 1960: Grace Metalious, née Repentigny, a vendu près de cinq millions d’exemplaires de ses romans  basés sur le sexe et le scandale. Annie Proulx, l’auteure de Brokeback Mountain, a reçu le prix Pulitzer, et le nom de Jack Kerouac, Ti-Jean pour sa famille originaire du Québec, brille au firmament littéraire (voir article en ces pages). «Au début, les Francos-Américains avaient souvent honte de lui, souligne l’historien, car il buvait , se droguait et, pour les élites, vivait comme un assimilé. Finalement, les jeunes générations l’ont réhabilité. Au fond, dans son roman Sur la route , il se montre plus Américain que les Américains en faisant l’apogée de l’errance et du voyage.»
 

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