Société

Dans l'axe Londres-Washington

De 1940 à 1945, le Canada a collaboré étroitement avec ses plus proches alliés à la gestion des prisonniers de guerre allemands

Par : Yvon Larose
Carte postale montrant des officiers allemands au Canada, au camp de Bowmanville, en Ontario, en décembre 1944.
Carte postale montrant des officiers allemands au Canada, au camp de Bowmanville, en Ontario, en décembre 1944.
Durant la Seconde Guerre mondiale, les troupes alliées ont capturé 6 millions de soldats allemands, la très grande majorité dans les derniers mois du conflit. De ce nombre, quelque 600 000 ont été transportés et détenus dans des camps d'internement au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Canada. Ce dernier pays a accueilli environ 34 000 prisonniers allemands sur son territoire. Ils ont été placés dans une trentaine de camps, dont 10 au Québec.

«Les soldats allemands débarquaient à Halifax, à Québec ou à New York avant d'être transportés par train», explique Jean-Michel Turcotte, chercheur postdoctoral à l'Université libre de Berlin. Celui-ci est l'auteur d'une thèse de doctorat en histoire sur les «soldats d'Hitler» faits prisonniers durant la guerre et détenus au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Canada.

«Dans la majorité des cas, les camps canadiens étaient situés à plus de 50 kilomètres des grandes villes, poursuit le chercheur. Cette mesure fut instaurée pour des raisons de sécurité.»

Dans sa thèse, qu'il a soutenue en juin dernier à l'Université Laval, Jean-Michel Turcotte explore les divergences et les enjeux soulevés par les prisonniers de guerre allemands dans les relations interalliées. «Un exemple flagrant de divergence est le nombre de prisonniers allemands que le Canada est prêt à recevoir, dit-il. Entre 1939 et 1943, l'armée britannique fait une majorité de prisonniers allemands durant la bataille de l'Angleterre, la bataille de l'Atlantique Nord et la bataille de l'Afrique du Nord. La Grande-Bretagne n'a pas les moyens financiers et humains pour les recevoir tous sur son territoire. Comme on ne peut pas les laisser sur le front, Londres cherche à les transférer le plus possible dans ses dominions, dont le Canada. D'une année à l'autre, le Canada en accepte quelques milliers à la fois. Très rapidement, on négocie très serré sur leur nombre.»

Autre exemple de divergence entre les trois pays: le processus de «dénazification» des prisonniers allemands. Autant chez les Canadiens que chez les Britanniques et les Américains, le soldat allemand est perçu comme un être dangereux. Il constitue donc une menace directe à la sécurité nationale. Les alliés ont cherché à savoir comment et à quel point l'idéologie du national-socialisme avait pénétré les consciences des soldats du Reich. «Les autorités des trois pays en viennent à la conclusion qu'il faut soumettre les prisonniers à un processus de rééducation, indique Jean-Michel Turcotte. Elles adoptent des approches différentes, mais toutes s'accordent sur la nécessité de mettre ces hommes au travail. Si les Britanniques, qui mettent l'accent sur la psychologie sociale, hésitent longuement à les envoyer sur des fermes ou en forêt, les Américains, eux, font rapidement travailler leurs prisonniers. D'ailleurs, très peu de problèmes surviennent aux États-Unis. La très grande majorité est contente de travailler.»

Au Canada, la rééducation consistait d'abord à séparer les prisonniers en différents groupes selon leur «degré» d'allégeance au nazisme. Les prisonniers étaient évalués au moyen de questionnaires et d'observations dans les camps ainsi que par la censure du courrier. Ensuite, ils étaient classés en trois catégories, soit le blanc, le gris ou le noir. Le prisonnier classé noir était jugé nazi «pur et dur». Par la suite, la dénazification s'opérait au moyen de diverses activités éducatives et religieuses, et aussi par le travail. On offrait, entre autres, des cours d'histoire et des séminaires politiques sur la démocratie. De plus, le choix des lectures, émissions de radio et films était orienté en fonction de la dénazification. Ces documents véhiculaient des idées démocratiques et antifascistes. Ils véhiculaient aussi des idées anticommunistes. Au Canada, la majorité des prisonniers travaillait directement dans les camps ou était employée dans les industries forestière et agricole.

«En les côtoyant, les Canadiens réalisent que la très grande majorité des prisonniers n'est pas dangereuse, sauf les fanatiques qui s'affichent ouvertement nazis», souligne le chercheur.

Cela dit, les prisonniers de guerre allemands ont surtout été un objet de collaboration et d'échanges entre le Canada, les États-Unis et la Grande-Bretagne. Les trois pays voyaient la problématique comme un phénomène transnational. Ils correspondaient entre eux, partageaient leur expertise, établissaient des politiques communes et se réunissaient périodiquement pour mieux coordonner leurs actions.

Dans sa recherche doctorale, Jean-Michel Turcotte nuance l'argument voulant que le Canada n'ait joué qu'un rôle de «spectateur» sur la question de la détention de guerre. «L'expérience canadienne a contribué aux politiques américaines et britanniques en la matière», affirme-t-il. Les prisonniers de guerre allemands ont permis au Canada d'afficher son autonomie et sa souveraineté comme pays face à Londres, l'ancienne capitale impériale. Le conflit génère de fortes tensions diplomatiques entre les deux alliés. Les autorités canadiennes critiquent fortement la politique britannique. «Londres tenait à être le grand responsable des prisonniers allemands au Canada, ajoute-t-il. Or, le Canada va refuser et exiger d'être totalement responsable de ce dossier comme pays indépendant.»

 

prisonniers_allemands_Mississipi_credit_Armed_Forces_Museum_at_Camp-_Shelby.jpgPrisonniers allemands au camp Shelby, au Mississippi.
Photo : Armed Forces Museum at Camp Shelby

prisonniers_guerre_allemands_Medicine_Hat_credit_Luke_FandrichPrisonniers allemands au camp 132 de Medicine Hat, en Alberta.
Photo : Luke Fandrich

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