Société

Confidences sur le clavier

Les liens sociaux développés sur Internet permettent d’entrer en relation intime avec l’autre mais aussi avec soi-même

Par : Renée Larochelle
L’individu qui clavarde sur Internet dans le but de rencontrer l’âme sœur se lance dans une aventure qui peut le mener très loin dans la connaissance de lui-même. Contrairement à l’opinion généralement répandue selon laquelle l’internaute, tirant profit du contexte anonyme de l’espace électronique, s’inventerait un personnage ou jouerait un rôle pour impressionner l’autre ou pour exister différemment, il semble que l’individu  n’a pas le choix d’être totalement lui-même dans ce type de démarche, sous peine de se perdre dans une fausse identité menant à une voie sans issue. Lors des premiers échanges en ligne, les interlocuteurs qui se découvrent des affinités se raconteront leurs existences, se feront des confidences et se dévoileront comme ils ne l’auront jamais fait de leur vie pour certains, de sorte que, de parfaits étrangers qu’ils étaient avant leur correspondance, ils deviendront intimement liés l’un à l’autre, et ce, sans s’être jamais rencontrés. Dans ce processus, la question à laquelle se trouvera confronté l’internaute ne sera pas tant : «Comment puis-je m’énoncer et dire qui je suis?» mais bien : «Mais qui suis-je en fin de compte?»

C’est le développement des pratiques de sociabilité en ligne que Madeleine Pastinelli, professeure au Département de sociologie explore dans son livre Des souris, des hommes et des femmes au village global : Parole, pratiques identitaires et lien social dans un espace de bavardage électronique (PUL) qui paraîtra prochainement et dont elle a livré un aperçu lors d’une conférence organisée par le Département de sociologie, le 28 mars. Lors de son exposé, l’ethnologue a présenté quelques éléments de son analyse sur les règles du jeu entourant le passage hors-ligne de l’internaute, notamment ce moment crucial où les internautes décident de faire le grand pas, soit rencontrer en chair et en os la personne avec laquelle ils sont en contact depuis des semaines, voire des mois, et de qui ils se sont faits une image fantasmée. Pour les fins de son enquête, Madeleine Pastinelli a mené des entrevues auprès d’une vingtaine de personnes socialisant sur un canal de clavardage, en plus d’avoir côtoyé virtuellement pendant deux ans une centaine de membres de ce canal rebaptisé par elle «#amitié25+». 

Fiction et réalité
«Lors de leurs premières expériences, les internautes ont l’impression très forte, voire violente, de partager avec l’autre une intimité et une proximité radicale, explique Madeleine Pastinelli. Autant on éprouve le sentiment de bien connaître l’autre, autant on éprouve réciproquement le sentiment d’être soi-même transparent vis-à-vis de cet autre.   Cependant, lors du premier tête-à-tête, le décalage identitaire est très important. L’autre n’est pas toujours celui qu’on croyait, l’unique photo envoyée témoignant souvent de ce fossé entre la fiction et la réalité.  Pourtant, cela ne signifie pas qu’on a voulu tromper l’autre, insiste Madeleine Pastinelli. Seulement, cette photo correspond à un moment dans le temps et dans l’espace, autour de laquelle s’est cristallisée une idée de l’autre. Comme l’a souligné une des participantes à l’enquête : "Même si tu as vu une photo puis que tu connais bien l’autre, c’est jamais possible d’imaginer ce que tout ça peut donner ensemble."»

Qu’arrive-t-il quand l’autre ne correspond pas à ses attentes lors de la première rencontre? Que faire pour éviter cette rupture de soi et de ce qu’on a vécu en ligne sans perdre la face ou d’être celui qui fait perdre la face à l’autre? «Dans la mesure où une personne s’est livrée très sincèrement à l’autre, elle peut se sentir obligée de vivre le lien hors-ligne dans une continuité permettant d’assurer la cohésion de son histoire et de son identité, affirme Madeleine Pastinelli. Un retour en arrière n’étant pas possible au moment de la rencontre proprement dite, la plupart vont choisir de «tenir parole», quitte à se faire violence pour respecter leur engagement, ne serait-ce que le temps d’une soirée. Revenir sur sa parole, quitter les lieux du drame pourrait-on dire équivaudrait à nier sa propre consistance identitaire, note la chercheure. Il faut savoir qu’aucune des deux personnes n’a menti dans cette affaire mais que tous les deux ont bel et bien fantasmé. Ce qui est en jeu ici n’est pas le rapport à l’autre mais bien le rapport à soi.» 

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