Société

Comment reconstruire Haïti?

Trois questions au professeur Égide Karuranga responsable du MBA développement international et action humanitaire

Q Affolée, blessée, meurtrie, la population haïtienne crie à l’aide. Que faut-il d’abord leur apporter?

R  Le personnel médical est sans doute la priorité, ceux qui tirent les gens des décombres. Ces priorités s’entendent en fonction des compétences de chacun. Le problème, ce n’est pas tellement qu’il y ait de l’aide ou de la compassion, c’est la façon dont c’est géré. En administration, nous pensons que nous pouvons apporter de l’expertise des entreprises privées lorsqu’il s’agit de gérer ce type de catastrophes.  Lorsque vous achetez  une voiture, les pièces proviennent d’une centaine de fournisseurs, et le véhicule roule.  L’aide pour Haïti pourrait être gérée de la même façon, avec une plateforme où plusieurs intervenants apportent chacun leur expertise, mais avec une meilleure gestion qu’aujourd’hui. Ici à la Faculté des sciences de l’administration, avec le programme de développement international et action humanitaire, on prépare les gens à faire face à ce type de situation. Dans les cours et dans les stages, ils s apprennent à travailler et à transiger avec l’autre, mais aussi la gestion des projets internationaux, pour savoir comment lever des fonds, comment gérer des équipes en situation d’urgence.
 
Q  Vous évoquez la nécessité d’une plateforme commune d’aide. Pourtant, lors du tremblement de terre en Iran en décembre 2003, l’Union européenne et les Nations-Unies s’étaient fait concurrence plutôt que de s’épauler. Est-ce que cela risque de se reproduire?


R  Je pense que la communauté  internationale devrait tirer des leçons de cet épisode, mais je ne suis pas sûr qu’elle l’ait fait. Nous, dans notre programme, nous enseignons justement  la  confiance qui doit régner dans des plateformes  coopératives, car le chaos qui règne dans ces situations  est souvent dicté par l’inexpérience, la mauvaise préparation et l’urgence.  Dans le cas d’Haïti, je crois qu’une des erreurs que les organismes d’aide vont malheureusement commettre, c’est de ne pas assez inclure  les parties prenantes. Quand vous voyez des gens qui s’attaquent à un entrepôt du PAM, le programme alimentaire mondial, pour piller la nourriture qui leur est destinée, c’est que l’organisation n’a pas pu intégrer suffisamment la population dans les opérations de secours, une approche que justement nous enseignons à nos étudiants d’une façon unique au Canada. Par ailleurs, si on observe l’histoire du monde, généralement, les situations de catastrophe, de conflits, les guerres, sont suivies de période de croissance. Cela a été le cas pour l’Allemagne, le Japon, le Pérou, cela se fait actuellement au Rwanda, en Irak. Je ne vois pas pourquoi cela n’aurait pas lieu pour Haïti. Le problème  dans ce pays, c’est que le cycle de violence s’accompagne d’un cycle de catastrophes naturelles. Quand ils n’ont pas d’ouragans, ils ont des tremblements de terre, ou des tremblements politiques. C’est ça qui est désolant, mais je reste quand même optimiste. 

Q Quelle aide peut apporter l’importante diaspora haïtienne?

R  La plupart des gouvernements du Tiers-Monde ont  longtemps perçu les diasporas de façon négative, comme un obstacle, en étiquetant les gens à l’étranger comme des opposants politiques. Cependant, lorsqu’on regarde les transferts d’argent qui se font vers les pays d’origine, on comprend que la diaspora peut être un outil, un atout. Dans le cas d’Haïti, non seulement la diaspora joue le rôle de vecteur de la solidarité, on a vu des Haïtiens d’origine à gauche à droite, mais  aussi pour le transfert d’expertise. Un écrivain comme Dany Laferrière qui a gagné le Médicis, vous vous rendez compte combien d’Haïtiens il inspire? C’est extraordinaire, même si ce n’est jamais pris en compte dans la comptabilité nationale. Pas plus qu’on ne peut comptabiliser l’effet d’entraînement sur les jeunes Haïtiens de quelqu’un comme Michaëlle Jean. Pour moi, c’est essentiel.  Plus les Haïtiens vont réussir ici, plus cela aura un effet sur l’émulation de ceux qui sont restés car ils auront des modèles.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas

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