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Une langue en exil

Le français encore parlé au Maine comporte moins d’anglicismes que l’on pourrait penser, alors que le genre des mots tend à devenir imprécis et que leur sens se perd

Par : Yvon Larose
Grondin, Castonguay, Poirier: ces noms de famille bien québécois se retrouvent, comme plusieurs autres, dans le bottin des entreprises locales de Jay, une petite ville rurale de l’État du Maine, en Nouvelle-Angleterre. À leur échelle, ils témoignent de la formidable migration des Québécois vers les États-Unis et le Canada anglais dans la seconde moitié du 19e siècle, et ce, jusqu’aux années 1930, à la recherche d’une vie meilleure. Sur le plan linguistique, à quoi peut bien ressembler le français parlé aujourd’hui à Jay et dans la petite ville voisine de Livermore Falls? Quelle distance a pu s’établir entre cette langue et le français québécois dont elle tire ses origines? Ces questions, la Franco-Américaine Adèle Saint-Pierre, née à Jay, les a placées au cœur de sa thèse de doctorat en linguistique dont elle a fait récemment la soutenance.

«On pourrait penser que les anglicismes qui s’emploient couramment chez les francophones seraient très nombreux alors qu’ils ne le sont pas statistiquement parlant», explique cette musicienne et chanteuse qui enseigne le français dans une école secondaire privée près de Boston. Selon elle, ce qui est inquiétant est plutôt le nombre d’anglicismes spontanés. «Quand on emploie un anglicisme spontanément, dit-elle, ce n’est pas parce que ce mot fait partie intégrante du français. Il vient plutôt combler un vide, un oubli.»

Adèle Saint-Pierre a interviewé 30 Franco-Américains nés à Jay-Livermore Falls, d’ascendance québécoise et capables d’avoir une conversation suivie en français. Ses témoins avaient entre 65 et 94 ans. «Je n’ai pu trouver de gens moins âgés qui répondaient à mes critères, indique-t-elle. Je suis l’exception à cette règle. D’abord, mes parents étaient fermiers. Ils ne travaillaient pas à l’extérieur de la maison, donc nous n’avions pas beaucoup de contacts avec les anglophones. Ensuite, j’ai étudié le français et j’ai travaillé en France, puis à Québec. Il faut noter que mes frères et sœurs ne parlent plus français aujourd’hui.»

Dans sa thèse, l’auteure met en évidence les facteurs sociaux qui auraient favorisé le maintien de la langue française pendant plusieurs générations à Jay-Livermore Falls. La force des réseaux sociaux des Franco-Américains et le fait que les enfants n’étudiaient que rarement au niveau secondaire, où l’enseignement se donnait en anglais, sont deux de ces facteurs.

L’analyse du corpus lexical tiré des entrevues révèle notamment que si le locuteur emprunte un mot anglais, c’est parfois parce qu’il le juge plus précis que son équivalent français. Un glissement inconscient d’une langue à l’autre se manifeste dans l’emprunt de mots très usuels comme shoe au lieu de «chaussure», ou l’emploi de yes au lieu de «oui». On adapte même des mots anglais à la phonologie et à la morphologie du français, comme dans afforder au sens d’«avoir les moyens d’acheter quelque chose». La perte de maîtrise du français s’observe également dans les cas de mots masculins employés au féminin, comme «la village» ou «le façon». Des mots qui devraient être au singulier sont employés au pluriel. Par exemple: «les vaisselles» au lieu de «la vaisselle». Des cas de confusion de mots s’observent, notamment avec «établi» pour «écurie», «prendre» au lieu d’«apprendre».

À Jay-Livermore Falls, le français n’est parlé qu’à domicile. Selon Adèle Saint-Pierre, ce n’est qu’une question de temps, entre dix et vingt ans, avant que cette langue ne disparaisse à cet endroit comme dans les autres communautés franco-américaines, puisque ceux et celles qui la parlent encore sont âgés.

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