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L’urbanisation galopante de la région du canal de Panama menace ses forêts tropicales humides

Par : Jean Hamann
Le développement urbain, comme ici dans la petite ville de Gamboa, empiète sur les forêts tropicales humides situées à proximité du canal de Panama.
Le développement urbain, comme ici dans la petite ville de Gamboa, empiète sur les forêts tropicales humides situées à proximité du canal de Panama.
Depuis que les États-Unis ont remis la gestion du canal de Panama aux autorités panaméennes en 1999, un mal tout à fait américain s’est abattu sur cette région: le développement urbain et l’étalement des banlieues. En effet, selon une étude publiée dans un récent numéro de Landscape and Urban Planning par Ghislain Rompré et André Desrochers, du Centre d’étude de la forêt, et Douglas Robinson, de l’Oregon State University, l’explosion des villes de Panama, de Colon et de leurs banlieues vient en tête de liste des causes de la perte d’habitats survenue au cours des dernières années dans cette région. «Depuis 2000, le pays connaît une croissance économique sans précédent, explique le chercheur postdoctoral Ghislain Rompré. Les banlieues poussent ici et là comme des champignons. Même si les gens qui y habitent sont soucieux de conserver l’environnement, le développement du réseau routier accentue la fragmentation des forêts. Plus de routes signifie plus d’accès aux forêts et plus de coupe d’arbres. Le taux annuel de déforestation attribuable à l’expansion urbaine est de 4 %, soit deux fois plus que l’agriculture.»
   
La mainmise du gouvernement américain sur la région du canal, qui a duré presque un siècle, a été une bénédiction pour les forêts tropicales humides panaméennes. «Ces forêts étaient en quelque sorte protégées par la présence des bases militaires américaines parce que peu de projets y étaient autorisés. Certains sites ont même été convertis en parcs nationaux», raconte Ghislain Rompré qui a séjourné plus de cinq ans au Panama. Dans les années qui ont suivi la rétrocession de ce territoire aux autorités panaméennes, les routes, les voies ferrées et les ponts se sont multipliés aux environs de Panama City. L’élargissement du canal, commencé en 2007 pour accueillir des porte-conteneurs de plus grande taille, laisse présager encore plus de développement et davantage de pressions sur les forêts tropicales restantes.

La biodiversité en péril
Ghislain Rompré estime qu’il faut conserver en priorité les forêts les plus menacées, soit celles situées à proximité des zones habitées. Les plans d’urbanisme prévoient la protection de certaines grandes forêts, mais les plus petites risquent d’être sacrifiées. L’économie pourrait toutefois devenir la principale alliée de l’écologie dans la lutte qui s’annonce pour l’utilisation du territoire panaméen. «Ces forêts sont vitales pour l’hydrologie de la région et pour le fonctionnement du canal», rappelle le chercheur. En effet, 197 millions de litres d’eau douce, qui terminent leur course dans l’océan, sont requis pour le passage de chaque bateau dans le canal. Comme environ 14 000 bateaux l’empruntent chaque année et que la demande en eau s’accroît à mesure que leur tonnage augmente, les besoins sont gigantesques. Or, le niveau du lac Gatun, qui sert de réservoir pour l’opération du canal, serait en baisse, en bonne partie à cause de la déforestation. «Les fortes pluies réussissent encore à compenser, sauf de temps à autre pendant la saison sèche, entre janvier et mars», précise Ghislain Rompré. Par ailleurs, plus il y a de coupes forestières, plus l’eau qui atteint le canal est chargée de sédiments, ce qui comble peu à peu cette voie navigable, réduisant d’autant sa profondeur. Les besoins en eau potable dans cette région, où vit la moitié de la population du pays, soit 1,3 million de personnes, s’ajoutent aux facteurs qui militent en faveur de la conservation des forêts jouxtant le canal.
   
Comment concilier le légitime désir des Panaméens de développer leur économie et la conservation des forêts tropicales dans cette zone névralgique du pays? «Les territoires à cheval entre les zones urbaines et agricoles devraient être voués à des projets d’écotourisme ou d’agroforesterie qui assurent le développement des populations rurales sans compromettre la biodiversité», estime Ghislain Rompré. Il faudrait aussi conférer le statut de parc national aux nombreuses forêts qui ne sont présentement «protégées» qu’en vertu de leur isolement, de la topographie de leur territoire ou du fait qu’elles sont d’anciens champs de tir militaires où se trouvent des obus épars encore chargés.
   
«Mes études sur les oiseaux forestiers indiquent que si la région du canal de Panama perd 25 % des forêts actuelles, les changements qui affectent les processus écologiques seront permanents et irréversibles et la biodiversité sera fortement diminuée, assure le chercheur. Il y a urgence de communiquer ces résultats aux décideurs afin de pouvoir conserver le plus de forêts possible, même celles de petite taille.»

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