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Sur les ailes du temps

Au cours du dernier siècle, les changements survenus dans l'habitat des oiseaux ont induit des modifications dans la forme de leurs ailes

Par : Jean Hamann
Le mésangeai du Canada est l'une des espèces des forêts boréales matures dont les ailes se seraient allongées depuis cent ans.
Le mésangeai du Canada est l'une des espèces des forêts boréales matures dont les ailes se seraient allongées depuis cent ans.
Pour des raisons d'efficacité énergétique, les oiseaux qui doivent parcourir de longues distances en milieu ouvert ont intérêt à avoir des ailes allongées. De leur côté, ceux qui vivent dans un habitat qui les force à manœuvrer serré ou à se poser et décoller fréquemment gagnent à avoir des ailes arrondies. Ainsi va la théorie. Mais que se passe-t-il lorsque l'habitat change, comme ce fut le cas au cours du dernier siècle dans le nord-est américain? Eh bien, il semble que les ailes battent à l'unisson avec les principes de l'aérodynamique, si on en juge par la démonstration que fait André Desrochers dans un article qu'il vient de publier dans la version en ligne de la revue scientifique Ecology.
   
Le professeur du Département des sciences du bois et de la forêt et chercheur au Centre d'étude de la forêt s'est rendu au Musée d'histoire naturelle du Canada à Ottawa et au Cornell Lab of Ornithology à Ithaca dans l'État de New York pour y mesurer les ailes de 851 spécimens d'oiseaux collectionnés entre 1900 et 2008. Le chercheur a pris soin de sélectionner 21 espèces pouvant être clairement cataloguées comme typiques des forêts matures ou des milieux ouverts, en zones boréale ou tempérée.
   
Au cours du 20e siècle, les habitats de ces deux zones ont connu une évolution opposée: alors que la forêt boréale devenait plus fragmentée en raison des coupes forestières, la forêt tempérée regagnait partiellement le terrain perdu pendant la colonisation du 19e siècle. «Comme la fragmentation de l'habitat favorise les caractéristiques en lien avec une plus grande mobilité, on devrait observer un allongement des ailes chez les espèces associées aux forêts boréales matures tout comme chez celles des milieux ouverts tempérés», avance le chercheur. De leur côté, les espèces qui ont moins à se déplacer qu'auparavant pour trouver l'habitat qui leur convient — les espèces typiques des forêts tempérées matures et celles des milieux boréaux ouverts — devraient avoir des ailes plus arrondies qu'il y a un siècle.

Les analyses du chercheur révèlent que pour 20 des 21 espèces, la tendance dans le changement de forme des ailes concorde avec les prédictions. Ce changement s'est avéré statistiquement significatif chez 10 des espèces étudiées. À noter que la longueur du bec de ces oiseaux est demeurée constante au fil des ans, ce qui indique que les changements observés ne dépendent pas d'une modification de la morphologie générale des oiseaux, mais bien d'une évolution touchant spécifiquement leurs ailes. Il ne faut pas sous-estimer l'importance de la forme des ailes dans le bilan énergétique des oiseaux, dit le professeur Desrochers. «La fragmentation de l'habitat peut forcer les oiseaux à parcourir des centaines de kilomètres de plus chaque année. Il s'agit d'une pression sélective significative sur la forme des ailes.»
   
Cette étude livre également un message sur la capacité d'adaptation des oiseaux. «On a parfois tendance à être pessimistes et à présenter les oiseaux et les autres animaux comme des victimes passives face aux perturbations de leur environnement, constate le chercheur. De  plus en plus d'études prouvent plutôt que les espèces animales peuvent évoluer rapidement lorsque des perturbations surviennent. Évidemment, cette capacité d'adaptation a ses limites, mais elle peut quand même atténuer les conséquences négatives associées à la perte d'habitats ou au réchauffement climatique.»

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