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Six pieds sous terre

Les femmes qui vivent l’isolement cellulaire – le «trou» – en milieu carcéral crient leur détresse sans qu’on les entende

Par : Renée Larochelle
Après avoir mené des entrevues auprès de femmes confinées à l’isolement cellulaire dans des prisons provinciales et fédérales, Joanne Martel, criminologue et professeure à l’École de service social, est catégorique: le «trou» – cet endroit où des détenues passent 23 heures par jour avec comme seul contact humain un agent correctionnel qui distribue les cigarettes ou sert les repas – ne devrait pas exister. «Dans une société idéale, il n’y aurait pas de trou, insiste Joanne Martel. C’est quand même aberrant que cette pratique où sont ignorés les droits légaux des personnes ne soit pas remise en question. Cette pratique est utilisée depuis 200 ans et elle est encore largement incontestée. Il y a là matière à s’indigner collectivement et à réfléchir collectivement.»
   
C’est le constat que dresse Joanne Martel d’une enquête effectuée en 2003 et dont elle a livré quelques résultats lors d’une conférence organisée par la Chaire d’étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes, le 20 novembre. Âgées en moyenne de 35 ans, les 45 femmes qu’elle a interviewées étaient majoritairement célibataires (69 %), avaient deux enfants ou moins (75 %) et étaient de descendance autochtone (41 %). Elles se trouvaient en isolement pour différentes raisons: tentatives de suicide en prison, automutilation, manque de respect aux employés de l’institution, bagarre avec d’autres détenues, etc. La durée moyenne de leur séjour en isolement était de 80 jours. «Autant l’horaire de la prison est structuré, autant celui en vigueur en isolement est parfois désorganisé, dit Joanne Martel. Ainsi, les repas peuvent être servis une heure plus tard que la journée précédente et la douche journalière (obligatoire, selon la loi) peut être coupée ou remise au lendemain. L’heure de sortie quotidienne, elle, est imprévisible. Chaque délai dans ces activités déclenche frustration, colère et anxiété chez les détenues. Les femmes y perdent lentement mais sûrement les notions de temps et d’espace.» 

Isolées du monde   
«Pour que le personnel réponde à leurs demandes, les femmes développent toutes sortes de stratégies, poursuit Joanne Martel. Certaines tentent d’attirer l’attention des agents correctionnels en criant, tandis que d’autres s’enferment dans le mutisme. D’autres encore lancent leur plateau de nourriture. Une femme m’a dit qu’elle avait attendu toute la journée, transie, une couverture. Dans cette jungle, les agents correctionnels parent au plus pressé.» Si les femmes n’ont pas de contrôle sur leur gestion du temps, elles n’en ont pas davantage sur l’espace. Cachées, isolées du reste du monde, elles se sentent «mises de côté», en «entreposage», en attendant qu’on vienne les récupérer ou qu’on prenne une décision quant à leur sort. Comme l’a rapporté une des femmes interrogées par la criminologue, «Tu es là, en bas, dans le trou, toute seule, personne ne sait que tu es en bas. C’est comme si tu étais si loin. Il y a des moments où je ne voulais pas perdre l’esprit parce que je savais que j’étais dans un espace étroit, derrière des portes où personne ne pouvait m’entendre». 

Comme solutions de rechange à l’isolement cellulaire, Joanne Martel préconise notamment l’implantation d’unités de santé mentale pour les femmes aux prises avec ce diagnostic ou encore l’utilisation plus systématique de ces unités, là où elles existent déjà. «Lors d’incidents d’automutilations ou de tentatives de suicide en prison conduisant à l’isolement, on pourrait aussi repenser les protocoles d’interventions de manière à rendre les cellules d’isolement moins accessibles dans les schèmes de pensée de la haute direction et des employés correctionnels, explique Joanne Martel. Par exemple, la charge administrative ou bureaucratique entourant la pratique de l’isolement pourrait être alourdie, tout cela dans l’esprit de dissuader les décideurs d’utiliser cette pratique.»

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