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Pauvres mais bien portants

La faible diversité génétique des albatros défie un dogme de la biologie

Par : Jean Hamann
À l'encontre de la théorie, la population d'albatros hurleur se porterait bien même si à peine 5 % des gènes de cette espèce afficheraient un certain degré de polymorphisme.
À l'encontre de la théorie, la population d'albatros hurleur se porterait bien même si à peine 5 % des gènes de cette espèce afficheraient un certain degré de polymorphisme.
Contrairement à une idée reçue en écologie, une espèce ne doit pas forcément avoir une grande richesse génétique pour faire sa niche dans le carnaval des animaux. Les chercheurs du Département de biologie, Emmanuel Milot, Pierre Duchesne et Louis Bernatchez, et leur collègue français du CNRS, Henri Weimerskirch, viennent d’en faire la démonstration en mettant en lumière la très faible diversité génétique de deux espèces d’oiseaux pélagiques de l’hémisphère Sud, l’albatros hurleur et l’albatros d’Amsterdam.

L’albatros hurleur est le plus imposant représentant de la famille des albatros. L’envergure de ses ailes, qui fait 3,1 m en moyenne, n’a pas d’égal dans le monde aviaire (pour fins de comparaison, le grand héron a 2 m d’envergure). Les quelque 8 500 couples de l’espèce nichent dans des îles de la zone subantarctique. Son proche parent, l’albatros d’Amsterdam, est légèrement plus petit – 2,8 m d’envergure – et son statut est critique, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature. Il resterait à peine 40 couples nicheurs dans le monde et le seul site de reproduction connu est situé sur l’Ile d’Amsterdam, dans l’Océan Indien. L’espèce a failli disparaître il y a une vingtaine d’années alors qu’il ne restait que cinq couples reproducteurs, ce qui fait craindre que sa diversité génétique ne soit sortie appauvrie de ce goulot démographique. «Cette espèce n’a été officiellement reconnue qu’en 1983, précise Emmanuel Milot, mais ses effectifs n’auraient jamais dépassé quelques centaines de spécimens.» Ces deux espèces d'albatros sont peu prolifiques – la reproduction ne commence qu’à l’âge de 10 ans et la femelle ne pond qu’un œuf tous les deux ans -, mais leur longévité est d’une cinquantaine d’années. Elles ont un ancêtre commun, dont elles seraient issues il y a 840 000 ans.

En biologie, une diversité génétique élevée équivaut à une police d’assurance pour faire face aux changements qui surviennent au fil des millénaires. Les faits appuient cette théorie, ce qui a contribué à propager l’idée inverse, soit qu’une faible diversité génétique doit être néfaste à une espèce. Dans un récent numéro des Proceedings of the Royal Society, l’équipe canado-française apporte la preuve du contraire en s’appuyant sur l’analyse de marqueurs génétiques effectuée à partir d’échantillons de sang ou de plumes d'albatros. Les chercheurs ont établi qu’à peine 5 % des gènes de l’albatros hurleur affichent un polymorphisme (pour un marqueur donné, la fréquence de l’allèle le plus courant est inférieure à 0.95). Ce taux est trois fois moindre que la plus faible valeur rapportée précédemment chez un vertébré, en l’occurrence l’oie des neiges. Chez l’albatros d’Amsterdam, à peine 2 % des gènes montrent un polymorphisme. Cette différence pourrait provenir du goulot par lequel l’espèce est passée récemment, estiment les chercheurs.

L’homogénéité génétique des deux espèces d’albatros ne daterait pas d’hier puisque environ 99 % des marqueurs hérités de leur ancêtre commun sont monomorphes, révèle l’étude. «Les deux espèces ont à peu près le même bagage génétique et si elles ont peu de diversité génétique aujourd’hui, c’est parce qu’elles n’en avaient pas beaucoup au départ», souligne Emmanuel Milot. D’autres caractéristiques de ces oiseaux n’auraient pas favorisé l’accumulation de mutations, qui est source de diversité: effectifs restreints, faible fécondité et taux de mutation spontanée bas, attribuable à leur lent métabolisme. Les chercheurs soupçonnent l’existence de mécanismes qui permettraient à ces oiseaux de sélectionner leur partenaire sexuel de façon à éviter les problèmes de consanguinité.

La diversité génétique ne semble donc pas être une condition sine qua non à la survie, constatent les quatre chercheurs. N’y a-t-il pas un risque que cette conclusion serve d'argument pour justifier des projets même s'ils ont des impacts sur la diversité génétique de certaines espèces? «Ce serait une interprétation simpliste de nos résultats, répond Emmanuel Milot. D’une part, nous ne disons pas que ce qui est vrai pour les albatros l’est aussi pour les autres espèces. D’autre part, on ferait fausse route en prenant au pied de la lettre la notion de conservation de la diversité génétique. Le véritable objectif est de sauvegarder des populations viables et capables d’évoluer, et non de conserver des variantes de gènes sans importance. Sinon, face à trois populations animales d’une même espèce qui présentent le même bagage génétique, on pourrait faussement conclure qu’on peut éliminer deux d’entre elles sans que l'espèce n’en souffre.»

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