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L'éveil

L’anthropologue Charles Gaucher a appris la langue des signes pour pénétrer le monde des sourds

Par : Renée Larochelle
Charles Gaucher entend aussi bien que vous et moi. Dans sa famille, personne n’est sourd. S’il a décidé d’apprendre la langue des signes, c’est d’abord parce qu’il ressentait une attirance particulière pour cette langue, comme d’autres tombent amoureux de l’italien ou de l’espagnol. Il se plaît d’ailleurs à dire que la langue des signes est sa seconde langue, après le français. Tout a commencé il y a cinq ans, à l’occasion d’un stage de formation pratique à l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec (IRDPQ), lors de ses études de baccalauréat en anthropologie. «J’ai été frappé par la beauté de cette langue, toute en poésie et en métaphores, qui mobilisait tout le corps, dit-il. Je trouvais aussi cela très exotique.» Le monde des sourds n’a pas cessé de lui parler depuis: le 17 janvier, Charles Gaucher a soutenu sa thèse de doctorat ayant pour titre «L'anthropologie sourde au Québec: Ma culture, c’est les mains». Dans l’assemblée, plusieurs personnes atteintes de surdité assistaient à cette présentation, rendue accessible grâce à un interprète. Deux mondes, deux façons de s’exprimer: la différence dans tout ce qu’elle a d’intrigant et de dérangeant.

«On croit toujours que notre réalité est la seule réalité, explique Charles Gaucher. Pourtant, il existe tant d’autres univers et celui des sourds en est un. Lorsque la façon de dire les choses est différente, les gens sont mal à l’aise. Même de nos jours, on associe parfois les sourds à des personnes ayant des troubles du langage ou possédant une intelligence moins développée, à moins qu’on les considère carrément comme débiles. Ils sont souvent regardés comme des bêtes curieuses.» Aux fins de sa thèse qui visait à mieux comprendre la figure identitaire des sourds au Québec, Charles Gaucher a côtoyé 46 adultes provenant de la communauté sourde de Québec, lors de diverses activités. Au fil des rencontres, il a constaté à quel point les sourds se sentaient isolés du reste du monde. C’est l’enfant assis à la table familiale qui, las de ne pouvoir participer à la conversation avec les autres membres de la famille faute d’entendre les mots, se mure dans le silence. C’est l’adulte qui, n’ayant pas d’amis, se replie dans la solitude. C’est un autre qui tente de s’intégrer à des non-sourds, mais qui finit par laisser tomber, fatigué d’avoir toujours à faire les premiers pas sans que personne y donne suite.

Une façon de se développer
«Pour les sourds, la découverte de la communauté sourde est un lieu d’expression où ils peuvent être eux-mêmes, affirme Charles Gaucher, actuellement conseiller à la recherche pour la déficience auditive à l’IRDPQ. Une personne sourde m’a affirmé qu’avant d’entrer en contact avec des gens sourds, elle n’avait pas d’identité. D’autres vont jusqu’à enlever leur appareil auditif pour devenir de vrais sourds!» Mais le véritable éveil, celui qui fait enfin la lumière sur des années de grande noirceur auditive, survient quand la personne a accès à la langue des signes, au langage en quelque sorte, qui peut se produire à différents âges de la vie. Le plus tôt étant le mieux, Charles Gaucher prône la reconnaissance de la langue des signes québécoise (LSQ) comme une langue à part entière et que soient offerts des programmes d’études dans les écoles comme c’est le cas au Brésil, par exemple. Dans ce pays, chaque enfant sourd a le droit d’apprendre en sa propre langue et d’avoir le portugais comme deuxième langue. «L’apprentissage de la langue de signes est vraiment un enrichissement pour les personnes qui entendent comme celles atteintes de surdité, explique Charles Gaucher. C’est une autre façon de se développer en tant qu’être humain.»
 

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