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L'être et le néant

À l’ère du corps-chose, les apparences n’ont jamais été aussi trompeuses

Par : Renée Larochelle
La maître d'?uvre du Dictionnaire du corps, Michela Marzano, entourée de Francine Saillant, Maxime Coulombe, Louise Langevin et Diane Lamoureux, le 10 octobre.
La maître d'?uvre du Dictionnaire du corps, Michela Marzano, entourée de Francine Saillant, Maxime Coulombe, Louise Langevin et Diane Lamoureux, le 10 octobre.
Généralement, une femme mince renvoie l’image d’une personne en parfait contrôle de son corps. En revanche, une femme un peu trop ronde donne l’idée d’une personne incapable de contrôler ses instincts. Si elle souligne que cette perception est tout à fait erronée, c’est ce genre d’exemples que Michela Marzano donne pour montrer à quel point le paraître a pris le pas sur l’être dans notre société. Lors de son passage à l’Université, le 10 octobre, visant à faire la promotion du Dictionnaire du corps (PUF, 2007) publié sous sa direction, cette chercheuse résolument féministe a abordé non seulement la question du corps de la femme, de la valorisation de la beauté et de la jeunesse à tout prix, mais aussi de celle de la chosification du corps qui finit par ressembler à tous les autres. «En voulant maîtriser le corps, que ce soit par l’exercice physique ou par les régimes alimentaires, on pense avoir la capacité de le contrôler, dit Michela Marzano, chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en France. Mais le contrôle du corps est un mythe, insiste-t-elle. Le corps est l’objet que nous sommes. Il est le siège de nos limites, de nos désirs et de nos émotions. Le corps nous rend humains.»

La vraie liberté
Platon parlait de dualisme entre le corps et l’âme, le corps étant une barrière empêchant l’accès à l’âme. Des siècles plus tard, au Moyen Âge, on considérait que le corps était à la fois le temple de l’Esprit saint et le siège du péché. Au 16e siècle, Descartes s’interrogeait sur l’union du corps et de l’âme, reprenant le dualisme platonicien. Examiné sous toutes ses coutures, le corps demeure un sujet d’étude inépuisable au fil des siècles. «Aujourd’hui, on ne parle plus de dualisme entre le corps et l’âme et il y a une acceptation grandissante de la matérialité du corps, souligne Michela Marzano. Nous sommes maintenant à l’ère du corps-chose, de l’objet de consommation, dont on peut disposer à son gré.» Ce corps-chose concerne surtout le corps féminin, affiché en première page des magazines de mode, où sont dictés les canons de beauté auxquels la femme doit se soumettre afin d’être désirable pour l’homme. Ces mêmes magazines proposent des articles où une sexualité débridée devient la norme. De «Réclamez votre droit à l’orgasme quotidien» à «Sexe: les femmes aussi ne pensent qu’à ça», les titres d'articles témoignent d’une grande confusion dans les rapports entre la femme et la sexualité. Les féministes ont milité pour la libération de la femme, mais cette émancipation leur a-t-elle pour autant donné la liberté? C’est la question que pose Michela Marzano. «On assiste à un grand étalage de la liberté individuelle en même temps qu’à un nouveau conformisme renvoyant à des statuts pornographiques, dit-elle. S’en remettre aux désirs des uns et des autres est-il vraiment un modèle de femme libre?»

Autonomie et consentement
Sur Internet, des milliers d’images pornographiques surgissent au moyen de mots-clés ouvrant la porte à des corps exhibés, sacrifiés, offerts tels des morceaux de viande. Voilà le royaume de la pornographie d’où sont absentes toute pudeur et compassion pour le corps de l’autre, selon Michela Marzano. «Dans les textes accompagnant ces sites, la femme est parfois qualifiée de “chienne” et de “salope”, relate-t-elle. Tout y est réduit en rapport de force et de domination entre les hommes et les femmes, ce qui est précisément ce que la révolution sexuelle des années 1970 a voulu balayer.» Retour en arrière, donc. Et ces filles qui acceptent de jouer dans des films pornos? Ne sont-elles pas consentantes? «Sans doute, explique Michela Marzano. Mais tout ne peut pas être réduit à la seule question du consentement. Il existe évidemment un lien entre autonomie et consentement, mais il faut se demander de quelle nature est ce lien.» S’opposant à toute forme de censure, la philosophe croit que la meilleure façon de changer les choses est de valoriser l’esprit critique chez les personnes. «À partir du moment où il y a une conscience généralisée d’un problème, les choses peuvent avancer, dit Michela Marzano. Nous n’avons pas le droit d’être paternalistes à l'égard de la pornographie. En revanche, nous avons le droit de réfléchir et de tenter de déconstruire des démarches qui vont à l’encontre de la dignité humaine.»

Triés sur le volet
Six membres de l’Université ont contribué à la rédaction du Dictionnaire du corps (1 000 pages, 300 entrées), parmi quelque 200 auteurs français et étrangers choisis en raison de leur expertise dans des domaines aussi divers que le droit, la théologie, la sociologie, la médecine et la psychologie. Professeur au Département d’histoire, Maxime Coulombe signe l’article portant sur l’artiste multidisciplinaire «Orlan» tandis qu’on doit à Denis Jeffrey (Faculté des sciences de l’éducation) l’article sur le «Rituel». Diane Lamoureux (Département de science politique) signe les articles «Corps politique» et «Féminisme». Professeure à la Faculté de droit, Louise Langevin a rédigé l’article sur le «Harcèlement sexuel», Isabelle Létourneau (Département de management) celui portant sur la «Main». Enfin, Raymond Massé (Département d’anthropologie) signe «Maladie» et «Santé» et Francine Saillant (Département d’anthropologie) a rédigé l’article ayant pour titre «Soins».
 

                           

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