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L'ère des gentlemen forestiers?

Les urbains occupent une place grandissante parmi les propriétaires de boisés privés au Québec

Le profil des propriétaires de boisés privés est en mutation au Québec et les urbains occupent une place grandissante dans le paysage. C'est ce que suggère une étude publiée dans la revue Forest Policy and Economics par des chercheurs qui ont dressé le portrait des nouveaux propriétaires de boisés et qui l'ont comparé avec celui des propriétaires de longue date. Selon les auteurs de l'étude, les gestionnaires de la forêt devront adapter leurs messages et leurs programmes aux valeurs et aux priorités de la nouvelle génération de propriétaires s'ils veulent les convaincre d'aménager plus intensivement leur boisé.

Au Québec, quelque 134 000 personnes possèdent des lots boisés d'au moins 4 hectares. Ces forêts privées couvrent 10% du territoire forestier, mais elles fournissent environ 15% du bois livré aux usines, ce qui représente des revenus de l'ordre de 200 M$ à 360 M$ annuellement. Si on ajoute à ce montant les revenus de la production acéricole (300 M$) et ceux des arbres de Noël (30 M$), on mesure facilement l'importance de ces forêts pour l'économie des régions. Depuis une cinquantaine d'années, le gouvernement du Québec met de l'avant des incitatifs financiers pour encourager les propriétaires à aménager leur boisé afin d'en accroître la valeur économique et écologique. «Chaque propriétaire prend des décisions individuelles en fonction de ses objectifs personnels, indépendamment des autres propriétaires. À la fin, toutefois, la somme de ces décisions a des répercussions sur l'industrie forestière, sur les autres usages de la forêt et sur l'économie régionale. C'est pourquoi il est important de bien cerner qui sont ces propriétaires et ce qui les motive à posséder et à aménager un boisé», explique l'une des auteurs de l'étude, Nancy Gélinas.

Pour y arriver, Marc-André Côté, de la Fédération des producteurs forestiers du Québec, la professeure Gélinas et l'étudiante Ariane Généreux-Tremblay, du Département de sciences du bois et de la forêt, et Diane Gilbert, du Groupe AGÉCO, ont utilisé les données d'une enquête menée auprès de 562 personnes qui possédaient un boisé depuis 10 ans ou moins (nouveaux propriétaires) et de 1 161 personnes qui étaient propriétaires d'un boisé depuis plus de 20 ans (propriétaires de longue date). Leurs analyses montrent que la moitié des nouveaux propriétaires ont un diplôme collégial ou universitaire contre 30% des propriétaires de longue date. Ils sont aussi deux fois plus nombreux à disposer d'un revenu familial de plus de 60 000$ (44% vs 23%). Le tiers des nouveaux propriétaires résident à plus de 10 km de leur boisé contre 19% pour les producteurs de longue date; cette distance dépasse même 100 km pour 11% des nouveaux propriétaires contre 4% dans l'autre groupe. Les objectifs des nouveaux propriétaires sont moins fréquemment liés à la production de bois d'oeuvre, de pulpe ou de bois de chauffage. En fait, 20% d'entre eux ne font aucune récolte de bois contre 12% pour les propriétaires de longue date, une tendance inquiétante pour les usines de transformation du bois qui comptent sur cette source d'approvisionnement.

«Ces résultats suggèrent que les nouveaux propriétaires forment un groupe plus hétérogène que les propriétaires de longue date, commente la professeure Gélinas. Ces derniers sont souvent des producteurs agricoles qui exploitent aussi un boisé. Le groupe des nouveaux propriétaires compte davantage de cols blancs et de cols bleus urbains qui veulent posséder un boisé, notamment pour y pratiquer des activités récréatives comme la chasse, la pêche ou la villégiature, et qui ne tiennent pas nécessairement à en tirer des revenus immédiats.»

Par ailleurs, les nouveaux propriétaires sont plus enclins à participer à de courtes formations en foresterie (79 vs 62%), à faire appel à un consultant forestier (77 vs 61%), à demander conseil à des parents (56 vs 41%) et à chercher des réponses à leurs questions sur Internet (61 vs 32%). «Ils semblent avoir moins de connaissances que les propriétaires de longue date, mais ils sont désireux d'apprendre», analyse Nancy Gélinas. Enfin, ils accepteraient plus volontiers que les propriétaires de longue date d'entreprendre des travaux d'aménagement forestier s'ils étaient soutenus par des mesures fiscales (70 vs 59%) ou des subventions (70 vs 54%), s'ils avaient l'aide d'un professionnel (47 vs 36%) ou s'ils avaient de meilleures connaissances (42 vs 30%).

Les gestionnaires de la forêt devront adapter leurs messages et leurs programmes pour convaincre ces nouveaux propriétaires d'intensifier l'aménagement de leur boisé, estime la chercheuse. «Il faudra prendre en considération leurs valeurs, tout en insistant sur l'intérêt que présentent ces travaux pour la préservation de la biodiversité, la création d'habitats fauniques et le développement de l'économie locale. De plus, comme plusieurs d'entre eux n'ont pas le temps, l'équipement ou les connaissances pour faire de l'aménagement forestier, il faudra songer à leur offrir des services clé en main couvrant toutes les phases des travaux.»

Le défi est de taille, mais un élément de l'enquête laisse entrevoir de beaux lendemains pour les forêts privées. Même si le profil type du propriétaire forestier se transforme, le plaisir de posséder et d'aménager une parcelle de milieu naturel reste entier et il est partagé par la quasi-totalité des répondants, tant chez les anciens que chez les nouveaux propriétaires.

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