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La plante boomerang

Le roseau exotique ne plie que pour mieux rebondir

Par : Jean Hamann
L'étudiante-chercheuse Marie-Claire LeBlanc dans l'une des nombreuses colonies de roseau qui ont envahi le grand lac Saint-François.
L'étudiante-chercheuse Marie-Claire LeBlanc dans l'une des nombreuses colonies de roseau qui ont envahi le grand lac Saint-François.
L’été dernier, Marie-Claire LeBlanc et sa consoeur Julie Labbé ont fait du canot au Grand Lac Saint-François. Beaucoup de canot. S’il leur a fallu des semaines pour parcourir les 120 kilomètres de rives de ce lac, ce n’est pas parce qu’elles ne s’y connaissent pas en canotage ou parce que l’humeur capricieuse de ce vaste plan d’eau venteux freinait leur progression. Les deux étudiantes du Centre de recherche en aménagement et développement (CRAD) n’étaient pas en expédition, mais en mission commandée: elles devaient repérer et étudier chaque colonie de roseau commun – aussi appelé phragmite - ayant élu domicile sur ce lac. Et elles ont dû s’arrêter très souvent. En souquant ferme et trimant dur du matin jusqu’au soir, elles ont mis un mois bien sonné à brosser le tableau de ce qui a tous les traits d’une invasion biologique en bonne et due forme de ce lac.
   
Il y aurait maintenant 345 colonies de roseau exotique autour du Grand Lac Saint-François, a signalé Marie-Claire LeBlanc à l’occasion du 4e atelier du groupe interuniversitaire de recherche sur les phragmites qui s’est déroulé sur le campus le 7 mai. C’est beaucoup considérant que la première mention de cette espèce sur ce plan d’eau ne date que de 1985. Les responsables du Parc national de Frontenac sont d’ailleurs sur les dents: cette plante envahissante a déjà les pieds sur leur territoire – une partie du Grand Lac Saint-François est à l’intérieur des limites du parc -, et ils craignent que l’espèce ne se propage aux autres lacs de cette aire protégée et que sa biodiversité n’en souffre.
   
La situation du parc de Frontenac n’est pas unique au Québec. Depuis une quarantaine d'années, le sol québécois est pris d'assaut par cette plante qui prolifère en cinquième vitesse, surtout en bordure des autoroutes. Les perturbations de la végétation causées par les travaux de construction des routes favoriseraient son établissement et sa dissémination le long de ces corridors, ont révélé les travaux menés par l’équipe des professeurs Claude Lavoie et François Belzile. Plus de 90 % des colonies de roseau présentes dans les marais du fleuve Saint-Laurent ou dans les canaux de drainage adjacents au réseau autoroutier serait composé de roseau exotique qui étouffe les autres espèces à petit feu. Le roseau indigène, qui n’a jamais été très abondant dans le passé, serait maintenant confiné à 26 colonies réparties dans six zones refuges au Québec.
   
«Si nous parvenons à déterminer quels facteurs favorisent l’installation et la propagation du roseau exotique dans le Grand Lac Saint-François, il y aurait peut-être moyen de freiner l’invasion dans ce secteur», fait valoir Marie-Claire LeBlanc. L’étudiante-chercheuse poursuit donc plusieurs pistes, notamment celle du nombre de permis de construction émis par les municipalités riveraines: leur augmentation au fil du temps semble coïncider avec l’explosion du roseau. Mais, quelle que soit la cause de l’invasion, une découverte réalisée par Julie Labbé risque de compliquer la tâche de contenir la progression de cette plante. Alors que le roseau indigène se reproduit exclusivement par sa tige souterraine (rhizome), le roseau exotique se multiplierait également par graines au Québec, ce qui accroît exponentiellement son pouvoir de dissémination.

Mal chronique
Claude Lavoie estime qu’il serait temps qu’on se fixe sur l’attitude à adopter face au roseau exotique. «Pendant que des gens ragent contre cette espèce et qu’ils investissent de l’énergie et de l’argent pour s’en débarrasser, d’autres en plantent sur leur terrain», constate-t-il. Le roseau n’a pas que des inconvénients, admet toutefois le chercheur. Aux abords des routes, les colonies très denses retiennent la neige, diminuent la poudrerie, empêchent l'éblouissement causé par les autos qui roulent en sens inverse et captent même certains polluants. Aux abords des plans d’eau, elles stabilisent les berges et préviennent l’érosion. Malheureusement, ces colonies contribuent aussi à appauvrir la diversité végétale en étouffant la compétition et elles constituent des habitats monotones de piètre qualité pour la faune. En plus, elles obstruent les fossés de drainage des routes et des champs agricoles, envahissent les champs agricoles et favorisent les attroupements d’oiseaux noirs qui s’attaquent aux récoltes.
   
«On pourrait s’en débarrasser en arrosant annuellement les sites envahis avec des herbicides, mais il faudrait d’abord homologuer l’utilisation du glyphosate contre le roseau au Canada, ce qui risque d’être mal perçu par la population», anticipe le chercheur. On pourrait aussi prévenir les invasions du roseau en minimisant les perturbations du sol lors de travaux de construction et en plantant des espèces compétitrices – des arbres notamment – pour en freiner l’expansion. Par contre, prévient Claude Lavoie, il faudra se faire à l’idée que le roseau exotique ne peut être complètement éliminé. «Dès qu’on pense s’être débarrassé de cette plante, qu’on se dit «mission accomplie» et qu’on cesse d’intervenir, le roseau revient.»

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