Recherche

La guerre des clans

Au-delà de l’enjeu sportif, la rivalité entre les Canadiens de Montréal et les Nordiques de Québec aura permis au peuple québécois d’arborer ses couleurs politiques

Par : Renée Larochelle
La rivalité Canadiens-Nordiques a atteint son paroxysme lors du match du 20 avril 1984 au Forum.
La rivalité Canadiens-Nordiques a atteint son paroxysme lors du match du 20 avril 1984 au Forum.
Le 20 avril 1984, les Nordiques de Québec et les Canadiens de Montréal disputent le sixième match des séries éliminatoires de hockey menant à la Coupe Stanley. La tension est à son comble: si l’équipe de Québec ne remporte pas le match, c’en est fini de ses espoirs de remporter le prestigieux trophée. Massée au Forum de Montréal, la foule crache, hurle et gesticule, qui en faveur des Canadiens, qui pour les Nordiques. En première période, le fougueux Dale Hunter est chassé de la patinoire pour avoir bousculé le gardien de buts des Canadiens, Steve Penney. Plus tard, la bagarre éclate entre d’autres joueurs et les bancs des deux équipes se vident. Le pire reste à venir en troisième période. À la suite d’une décision de l’arbitre d’expulser les joueurs fautifs, Canadiens et Nordiques laissent tomber les gants, se mettent à se battre et à se pourchasser sur la glace pendant que les deux entraîneurs se lancent des insultes de part et d’autre de la patinoire. Les Canadiens finissent par l’emporter.

Une figure de symbole
«Pour bien des observateurs, cet événement marque le point culminant de la rivalité historique entre les Canadiens et les Nordiques dans les années 1980», explique Steve Lasorsa, qui prépare un mémoire de maîtrise en histoire sur la rivalité Canadiens-Nordiques sous l’angle nationaliste. «En effet, l’esprit de compétition n’a jamais été aussi élevé que lors de ce match et on n’a jamais retrouvé cette rivalité entre d’autres équipes provenant de villes différentes», estime-t-il. Au-delà de l’enjeu sportif, il s’agissait d’un enjeu symbolique entre deux clans, l’un fédéraliste, associé aux Canadiens avec l’uniforme rouge arborant l’unifolié et l’autre, nationaliste, avec l’uniforme bleu affichant la fleur de lys.» N’est-ce pas tomber un peu dans la caricature que de raisonner de cette façon? «Bien des personnes à qui la chose politique ne disait pas grand-chose ont trouvé dans l’opposition Canadiens-Nordiques une façon de prendre position, répond Steve Lasorsa. À leurs yeux, cette rivalité prenait figure de symbole. Les gens se sentaient représentés.»

Dans les années 1980, cette rivalité entre Canadiens et Nordiques, entre Montréal et Québec, entre fédéralistes et souverainistes, était omniprésente dans les journaux. Les journalistes alimentaient d’ailleurs cette rivalité, jugeant sans doute qu’elle faisait vendre de la copie. On parlait ainsi de «guerre fratricide», de «duel identitaire». Dans les familles, les discussions allaient bon train. C’était la bataille des Plaines d’Abraham après l’heure. La vente des Nordiques et leur départ pour le Colorado le 26 avril 1995 sonne le glas de cette rivalité qui a fait couler beaucoup d’encre, en plus d’avoir suscité bien des débats dans les chaumières.

Émeute au Forum
«Le départ des Nordiques a créé un grand vide, souligne Steve Lasorsa. En 1995, année du second référendum sur la souveraineté, le président-directeur général des Nordiques, Marcel Aubut, aurait demandé au premier ministre Jacques Parizeau de l’aider à garder les Nordiques à Québec, ce qu’on lui aurait refusé. On pourrait longuement spéculer sur ce qui se serait passé si les Nordiques étaient restés à Québec. Le “oui” l’aurait peut-être emporté.» Dans son mémoire qui comportera trois parties comme autant de périodes d’un match de hockey, Steve Lasorsa souhaite montrer à quel point le sport constitue un lieu privilégié pour observer les tendances populaires. «Souvenons-nous de Maurice Richard, qui est devenu un symbole de réussite et de revanche pour les Canadiens français face aux anglophones dans les années 1950, affirme le chercheur. Souvenons-nous de l’émeute que sa suspension de l’équipe a causée le soir du 17 mars 1955 au Forum de Montréal. À travers lui, à travers le hockey, c’est tout le peuple canadien-français qui trouvait un moyen de s’exprimer.»

Université Laval

2325, rue de l'Université
Québec (Québec) G1V 0A6

Téléphone: 418 656-2131 1 877 785-2825

Demande d’information

Suivez nous!