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La bataille oubliée

La vérité sur l’affrontement de Monte-Cassino, en Italie, a été doublement jetée dans l’ombre: par le silence de la presse canadienne française et le débarquement allié en Normandie

Par : Pascale Guéricolas
Des soldats canadiens au c?ur de la bataille de Monte-Cassino, en mai 1944.
Des soldats canadiens au c?ur de la bataille de Monte-Cassino, en mai 1944.
Le dixième colloque international Artefact, organisé du 2 au 4 février par l’Association étudiante de 2e et 3e cycles du Département d’histoire, avait des allures de buffet pantagruélique capable de satisfaire les appétits des historiens les plus difficiles. Au menu, des présentations sur des sujets plutôt exotiques comme l’histoire politique du Cameroun à travers les timbres, d’autres plutôt technologiques avec les enjeux de l’utilisation de la 3D en histoire, ou même archéologiques avec un exposé sur les pratiques funéraires en Crète avant l’ère chrétienne. Plusieurs étudiants s’intéressaient aussi à la période contemporaine, qu’il s’agisse d’analyser la rivalité Canadiens-Nordiques sous l’angle nationaliste, l’effet Obama sur les Français issus de l’immigration ou d’étudier certains épisodes de la Seconde Guerre mondiale.
   
C’est le cas de Caroline d’Amours qui a constaté que  la censure militaire a eu parfois la main lourde dans ce passé récent du Québec. L’étudiante au doctorat à l’Université d’Ottawa a épluché six quotidiens canadiens français entre janvier 1944 et mai 1944 en se penchant sur le traitement de la bataille de Monte Cassino en Italie. Les forces alliées ont affronté les Allemands pendant quatre longs mois sur «la ligne Gustave» érigée par l’Axe dans les montagnes des Appennins, afin de s’emparer de Rome, située un peu plus au Nord, et de rejoindre les troupes débarquées sur la côte à Anzio. La résistance des forces nazies face aux Alliés s’explique en grande partie par la configuration montagneuse du terrain, l’hiver rendant encore plus difficiles les conditions de combat. On estime aujourd’hui que 115 000 soldats alliés y sont morts ou y ont été blessés.
   
Pourtant, la lecture de quelque 300 articles parus dans les journaux d’ici donne une toute autre image de la bataille. Une bataille donnée presque victorieuse dès les premiers jours d’engagements selon les quotidiens comme La Presse ou L’Action catholique autour du 17 janvier. «Au début, on annonce une retraite générale des Allemands dès février, souligne Caroline d’Amours. Un peu plus tard, les dépêches d’agence se montrent encore optimistes malgré de lourdes pertes, et annoncent la chute imminente de Cassino.» En fait, à cette époque, pour ne pas démoraliser les civils, les militaires taisent les pertes canadiennes. D’autant plus que les Canadiens français ont des réticences face à la nécessité de faire la guerre en Europe, puisque trois citoyens sur cinq se disent en faveur d’une paix séparée avec l’Italie. De temps en temps, les articles citent des chiffres de soldats tués, mais en les englobant toujours dans le nombre total de militaires britanniques et américains tombés au combat.
   
Tout au long de la bataille, les lecteurs canadiens français ne disposent donc que des renseignements partiels donnés par les militaires pour se faire une opinion. Les informations proviennent d’agences de presse bien contrôlées, il n’y a pas de journalistes francophones sur place, et les éditorialistes du Soleil, de La Presse, de L’Action catholique, de La Patrie, ne commentent pas les nouvelles en provenance du front italien, se contentant de relayer les faits donnés par les dirigeants. Dans ce contexte, Caroline d’Amours a constaté que si les longs articles consacrés à l’affrontement entre les forces sur le terrain regorgent de détails tactiques, les informations négatives brillent par leur absence.
   
Même les erreurs commises par les Alliés comme le bombardement de l’Abbaye des Bénédictins de Monte Cassino, qui a pu contribuer à prolonger la résistance des Allemands réfugiés dans ses ruines, sont vues à travers la lorgnette alliée. Les articles publiés par les quotidiens justifient en effet le bombardement de ce monument du 14e siècle par l’obstination des forces de l’Axe à demeurer là. Au fur et à mesure que la bataille s’enlise, les dépêches se font plus prudentes. Et même si finalement les Alliés l’emportent et prennent Rome, et que 900 Canadiens y laissent leur vie, la victoire passe plutôt inaperçue dans l’histoire. En effet, le débarquement de Normandie aura lieu le 6 juin 1944, balayant l’épisode Monte-Cassino bien loin de la lumière des projecteurs.

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