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Hier le Québec, demain le monde

Le tsunami de la mondialisation brisera-t-il les dernières amarres qui lient l’agriculture québécoise à son passé?

Par : Jean Hamann
Dans son rapport déposé le 12 février, la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois constate que les politiques qui régissent l’agroalimentaire québécois, dont de larges pans datent de plusieurs années, ont besoin d’un sérieux dépoussiérage. Ce constat n’étonne pas, à la lumière d’un mémoire de maîtrise sur l’évolution de l’agriculture québécoise, présenté il y a quelques mois au Département de sociologie par David Dupont. «Au cours des dernières décennies, une part toujours croissante des activités agroalimentaires a débordé les cadres de l’État nation», analyse-t-il. Aujourd’hui, ce secteur évolue dans un espace encadré par des accords internationaux et dominé par des multinationales. «Vouées à se rentabiliser, à entrer en compétition pour l’accès aux marchés, à produire plus à moindre coût, à suivre les exigences extérieures pour accéder aux réseaux de distribution, les fermes ne constituent plus qu’un maillon de la chaîne de production qui s’étire de l’approvisionnement en semence et en nourriture pour le bétail, jusqu’à la transformation et à la distribution.» On est bien loin de l’agriculture comme «planche de salut de la race» au XIXe siècle et de l’autosuffisance alimentaire prônée par certains chantres nationalistes dans les années 1970.
   
Intitulé Agriculture et agroalimentaire au Québec: du projet nationaliste des clercs à l'insertion de l'agriculture dans le complexe agroalimentaire mondial, le mémoire de David Dupont vient d’être salué par l'Association canadienne des sociologues et anthropologues de langue française, qui lui a décerné le prix Georges-Henri-Lévesque pour le meilleur mémoire de maîtrise en sociologie en 2007. Dans son étude, réalisée sous la direction de Simon Langlois, David Dupont constate que cinq grands courants ont marqué l’histoire de l’agriculture québécoise depuis l’abolition du régime seigneurial. De 1854 à 1913, l’agriculture est confinée aux structures de la famille et de la paroisse. Les élites religieuses y voient la pierre d’assise de la nation et un moyen de mettre les âmes à l’abri du capitalisme, du monde protestant et des moeurs urbaines qui menacent le bon ordre catholique. De 1914 à 1939, la montée du capitalisme viendra briser l’ordre établi. L'Église cherche à apprivoiser le changement en encourageant la rentabilisation des établissements agricoles dans le respect des idéaux chrétiens. «Le modèle coopératif, de la finance à l'agriculture, sera promu, ce qui jettera les bases d'une industrie agroalimentaire québécoise distincte, portant encore aujourd'hui les marques de son passé», observe David Dupont.
   
Suivent les «Trente glorieuses» (1940-1970) qui voient l’entrée en scène de l’État, le déploiement du capitalisme organisationnel et l’industrialisation des campagnes. L'État met en oeuvre d'importantes réformes face auxquelles l’Église ne peut rien. Les experts remplacent les bons pères, dira-t-on à l’époque. «On souhaitait se remettre au diapason de l'histoire, histoire qui avait accéléré le pas en oubliant derrière elle la fraction francophone du Québec», souligne l’étudiant-chercheur. Des oligopoles apparaissent et placent l’agriculteur dans une situation de dépendance quasi complète par rapport à ses sources d'approvisionnement et à ses débouchés; il doit alors se plier aux exigences des entreprises qui transforment et commercialisent les aliments.
   
Entre 1970 et 2004, le mouvement de fusion, d’acquisitions et d’intégration verticale depuis le champ jusqu’aux tablettes d’épicerie s’accentue. «On s'efforcera dès lors d'atteindre la configuration optimale et tous les acteurs du milieu seront mis en réseaux», écrit David Dupont. Rares seront ceux qui pourront se permettre de ne pas en faire partie. La fin de cette période est marquée par l’essor du complexe agroalimentaire mondial. «L'échange de denrées alimentaires transcendait déjà les frontières géopolitiques il y a plusieurs siècles», reconnaît le sociologue. Ce qui est frappant par contre, c'est d'une part que la valeur des échanges agricoles internationaux a bondi de plus de 450 % entre 1975 et 2004, et d’autre part, qu’elle est l’oeuvre de multinationales. Les agriculteurs sont aujourd'hui l'objet de gestion d'entreprises dont les opérations englobent plusieurs régions, plusieurs nations, voire tous les continents. «L'agriculture québécoise s'inscrit désormais dans le complexe agroalimentaire mondial, complexe qui pèse de tout son poids sur les pratiques agricoles au coeur des fermes», conclut David Dupont.

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