ULaval Nouvelles
Recherche

Fouiller la terre à l’anse à Henry

Deux professeurs et trois étudiants de l’Université Laval ont participé à un chantier archéologique de cinq semaines, à Saint-Pierre-et-Miquelon, avec des chercheurs français

Par : Yvon Larose
L’étudiante Éloïse St-Pierre montre une pointe de projectile fabriquée en rhyolite.
L’étudiante Éloïse St-Pierre montre une pointe de projectile fabriquée en rhyolite.

Laurent Bélanger, Clotilde Roger et Éloïse St-Pierre sont tous trois inscrits à la maîtrise en archéologie à l’Université Laval. Du 15 août au 16 septembre, ils ont fait partie d’une équipe de fouilles franco-québécoise de neuf personnes sur l’île de Saint-Pierre, dans l’archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon, à 19 kilomètres au sud des côtes de Terre-Neuve. Dans cet environnement subarctique balayé par les vents de l’Atlantique Nord, les archéologues ont fouillé une partie d’un site d’environ huit hectares découvert au début des années 1980. L’endroit est exposé à une érosion accélérée provoquée par la montée des eaux, un phénomène consécutif au dérèglement du climat.

Le projet de quatre ans est financé par le ministère français de la Culture. Il a débuté en 2019, avant d’être interrompu l’année suivante pour cause de pandémie. Il se poursuivra en 2022 et 2023. Il est codirigé par l’archéologue français Grégor Marchand, directeur de recherche au CNRS et professeur à l’Université de Rennes, et l’archéologue québécois Réginald Auger, professeur émérite de l’Université Laval.

Cette année, la géomorphologue Najat Bhiry, professeure au Département de géographie de l’Université Laval, s’est jointe au projet afin de poursuivre des études en micromorphologie des sédiments mis au jour.

«Globalement, explique Clotilde Roger, le projet de recherche à Saint-Pierre-et-Miquelon a deux ambitions principales: alimenter le dossier en vue d’une inscription de l’archipel au patrimoine mondial de l’UNESCO et sauver un site préhistorique très riche qui est amputé par une forte érosion côtière. On se trouve ainsi au cœur d’un projet qui combine à la fois la fouille programmée et la fouille de sauvetage. Les interventions de 2021 ont consisté à poursuivre la fouille sur le site préhistorique, à mieux cerner l’occupation européenne de la période historique dans le secteur, ainsi qu’à explorer et sonder de nouveaux secteurs à fort potentiel archéologique. Globalement, les objets découverts se trouvaient dans une couche d’ancienne tourbe à 30 centimètres environ sous la surface du sol. Finalement, la réalisation d’un portrait géoarchéologique du site a été entamée cette année.»

Les résultats des fouilles, bien que préliminaires, indiquent de façon claire que le site de l’occupation préhistorique s’est avéré encore très riche et étendu. Selon l’étudiante, qui agissait comme archéologue assistante, plusieurs structures de foyers ont été mises au jour, de même qu’une très grande quantité d’objets en pierre transformés par l’humain, ainsi qu’une possible aire d’habitation. En ce qui concerne l’occupation historique, plusieurs petits sondages ont été effectués, ce qui a, d’une part, permis de découvrir un vestige de maçonnerie sèche du 20e siècle et, d’autre part, de pouvoir affirmer que l’occupation préhistorique s’étend sur une très grande étendue puisqu’on retrouvait du matériel lithique jusque dans la zone boisée du secteur.

«Concernant le site de Bois-Brûlé, poursuit-elle, plusieurs outils de pierre taillée inachevés ont été découverts, ce qui permet de cerner l’occupation préhistorique de l’archipel à plus large échelle. Finalement, les sondages réalisés à Miquelon ont révélé une accumulation de coquilles de mollusques, vestiges de repas datant de l’époque moderne puisqu’il a pu être mis en relation avec du mobilier en métal, de la céramique, etc. La vocation de cette occupation tourne autour de la pêche et les prochaines interventions tâcheront de documenter plus à fond ce site.»

Une carrière de rhyolite

Laurent Bélanger effectue ses travaux de recherche sous la codirection du professeur Jacques Chabot, du Département des sciences historiques de l’Université Laval, et de Grégor Marchand. L’étudiant était présent lors de la première année du projet de fouilles.

«Nous avions formulé une hypothèse qui suggérait qu’il y avait possiblement une carrière de rhyolite à proximité du site de l’anse à Henry, dit-il, ce qui expliquerait la grande variété et grande quantité de rhyolite qu’on trouvait sur ce site. Cette hypothèse s’est avérée lors de la découverte du site de Bois-Brûlé, une carrière de rhyolite, au sud de l’île de Saint-Pierre et à 6 km du site de l’anse à Henry. Il m’a, par la suite, été proposé de prendre le site de Bois-Brûlé pour le sujet de mes recherches de maîtrise.»

Le cœur des recherches de l’étudiant portera sur la chaîne opératoire du site de carrière de Bois-Brûlé. Il étudiera la manière dont les populations préhistoriques traitaient la matière première sur le site, la façon dont ils l’extrayaient des fronts rocheux et préparaient les blocs, ainsi que la façon dont les pierres taillées quittaient le site.

«Je vais conduire des études technologiques sur les éclats, préformes et outils de la collection que nous avons trouvée en 2021 sur le site de Bois-Brûlé, souligne-t-il. Tous gestes de taille de la pierre laissent des traces, ou stigmates, qui permettent d’identifier la technique et les outils qui ont possiblement été utilisés pour travailler la pierre. Mon objectif est donc de reconstruire la chaîne opératoire de Bois-Brûlé à travers des analyses technologiques. La proximité du site de l’anse à Henry par rapport au site de carrière de Bois-Brûlé nous offre une opportunité de voir comment les outils de pierre passaient d’un site d’extraction à un site d’activité et d’habitation, et comment ces deux sites avaient des vocations différentes en ce qui a trait à la taille de la pierre. Dans la même optique, la proximité du site de carrière permet d’évaluer comment une source de matière première importante influence la technoéconomie des populations préhistoriques qui occupaient et exploitaient ces sites importants.»

En plus d’effectuer des fouilles chaque jour, Éloïse St-Pierre a consacré de nombreuses heures à sélectionner, au Musée de l’Arche, à Saint-Pierre, les artefacts qui feront partie de la collection de son projet de maîtrise. Il s’agit de pointes de projectile, de grattoirs, d’armatures et de pièces bifaciales.

«Mon projet, explique-t-elle, se concentre principalement sur les outils en pierre taillée fabriqués à partir de la rhyolite provenant du site de Bois-Brûlé. Ces outils feront l’objet d’une analyse tracéologique, une spécialisation en archéologie qui a pour objectif d’observer, de lire et d’interpréter les stigmates, ou les traces, laissés sur l’outil lorsque ce dernier est utilisé par un individu. L’objet a-t-il servi à couper, à gratter? A-t-il travaillé sur des os, de la viande, des végétaux et autres? S’il est possible de déterminer la fonction de plusieurs outils, il est alors possible d’établir un portrait général de l’économie des populations et ainsi de mieux comprendre les raisons de leur présence à l’anse à Henry.»

Éloïse St-Pierre étudiera tout d'abord des outils de deux grands groupes culturels ayant occupé l'anse à Henry. Ce sont les Paléoesquimaux, une culture s'étant développée en Arctique entre -800 à -100 avant notre ère, et les Amérindiens, un groupe culturel provenant du sud de l'Amérique du Nord. Elle tentera de savoir si ces deux populations ont occupé le site pour des raisons similaires ou non.

Un environnement de fouille idyllique

Avoir pu participer à ce projet de recherche a été très formateur pour Clotilde Roger. Elle a pu non seulement s'initier à la fonction d’archéologue assistante, mais également apprendre de la méthodologie française et avoir un regard croisé sur les façons de faire en France et au Québec. Par exemple, la méthodologie française préconise majoritairement une fouille en grande aire ouverte. L’équipe, cette année, a travaillé sur une superficie de 40 mètres carrés.

L’étudiante se dit également fière d’avoir pu participer à ce genre de projet interuniversitaire et de contribuer au dégagement d’un si riche patrimoine. Elle insiste sur l’environnement de fouille, un endroit idyllique à côté de la mer, qui est fréquenté par des baleines.

«Nous fouillions à l’extrémité nord de l’île de Saint-Pierre, raconte-t-elle. Nous nous trouvions en face de l’île du Grand Colombier. L’espace entre l’anse à Henry et cette île constitue un lieu de passage de prédilection pour les mammifères marins, soit les phoques, les baleines et les dauphins. Il était parfois possible d’apercevoir Terre-Neuve et l’île Verte à l’est ainsi que Langlade à l’ouest. Du point de vue du fouilleur ou de la fouilleuse, il est clair que travailler dans un tel environnement est une expérience inoubliable, pour ne pas dire cool, et trouver des pointes de projectile près du lieu de passage des rorquals est quelque chose dont on se souviendra longtemps… Règle générale, trouver du matériel aussi bien conservé et façonné est très gratifiant en tant que chercheur ou chercheuse, mais surtout émouvant puisqu’on est les premiers à toucher l'objet après l’individu qui l'a fabriqué, ou du moins l'a utilisé, il y a fort longtemps… C’est quelque chose!»

Une partie de l’équipe (de gauche à droite): Clotilde Roger, Éloïse St-Pierre et Laurent Bélanger, étudiants à l'Université Laval, Grégor Marchand, directeur de recherche au CNRS et professeur à l’Université de Rennes, Maxime Pallarès, archéologue professionnel et lithicien (France), Antoine Bitrian, archéologue responsable de secteur (France). Sur la photo manquent Maureen Le Doaré, géographe (France), Najat Bhiry, géomorphologue et professeure au Département de géographie de l'Université Laval, Réginald Auger, archéologue et professeur émérite de l'Université Laval, et Cédric Borthaire, référent archéologie pour l’UNESCO.
Vue de l’anse à Henry depuis le rocher de la Vierge, où l’érosion côtière est manifeste.

Université Laval

2325, rue de l'Université
Québec (Québec) G1V 0A6

Téléphone: 418 656-2131 1 877 785-2825

Demande d’information

Suivez nous!