Recherche

Du Maroc à la Jordanie

Une étude met en lumière la relation complexe et ambiguë qu'entretiennent les citoyens de quatre pays arabes avec la démocratie

Place Tharir, Le Caire, février 2011. Pour une énième fois, la foule égyptienne, énorme, s'est réunie pour demander le départ du président Hosni Moubarak.
Maroc, Tunisie, Égypte et Jordanie. En 2010 et 2011, ces quatre pays du nord de l'Afrique et du Moyen-Orient ont vécu, chacun à sa manière, un mouvement de contestation populaire à l'ampleur variable appelé «printemps arabe».

«Il y a eu une crise de l'autoritarisme dans les pays arabes, explique le professeur Francesco Cavatorta, du Département de science politique. Les révoltes arabes ont pris racine dans la mauvaise gestion de l'économie et, notamment, un taux de chômage élevé. On se révolte parce qu'il faut changer de système. On veut la démocratie parce que les institutions fonctionnent bien.»

Avec deux collègues de l'Université d'Aberdeen, en Écosse, Andrea Teti et Pamela Abbott, le professeur Cavatorta signe une étude qui jette un éclairage nouveau sur les perceptions de la démocratie dans les quatre pays arabes mentionnés plus haut. L'étude a paru en janvier dernier dans la publication en ligne Democratization. Les chercheurs ont analysé les données provenant de sondages d'opinion menés par deux consortiums de recherche internationaux dans ces pays en 2013, 2014 et 2016. Ces enquêtes étaient financées par la Commission européenne. Leur étude présente un portrait plus complexe et plus nuancé des revendications démocratiques de ces populations.

Le Maroc, la Tunisie, l'Égypte et la Jordanie sont relativement stables sur le plan sociopolitique et ils présentent différentes trajectoires depuis les soulèvements. La Tunisie est reconnue comme le seul pays arabe ayant réussi sa transition vers la démocratie. L'Égypte, pour sa part, a vu ses tentatives de démocratie prendre fin par un coup d'État militaire suivi d'un retour à un système politique très autocratique. Quant au Maroc et à la Jordanie, ils ont répondu aux soulèvements par des concessions superficielles, de la cooptation et de la répression.

«En Égypte, la phase de démocratie n'a pas fonctionné, rappelle Francesco Cavatorta. Des citoyens ont eu peur de la victoire des Frères musulmans. Ceux-ci n'ont finalement pas été à la hauteur. L'armée est intervenue pour donner plus de stabilité au pays. Il faut dire que toute démocratie est d'abord un projet politique, qui est loin d'être parfait, et que pas un pays n'a créé de démocratie parfaite.»

L'étude suggère une relation plutôt ambiguë à la démocratie chez les répondants. Cette relation est également plus complexe que ce qui est habituellement avancé par les chercheurs universitaires. Les répondants expriment une forte demande pour la démocratie, perçue comme le meilleur système de gouvernement en dépit de ses défauts. Élections libres, système parlementaire, les piliers reconnus d'une démocratie libérale recueillent un vaste appui. En forte majorité également, les répondants disent croire à l'égalité entre hommes et femmes. Mais leurs réponses à des questions indirectes révèlent qu'ils obéissent à des valeurs conservatrices et ont des attitudes patriarcales.

L'analyse des chercheurs met aussi en lumière le fait que les répondants ne considèrent pas comme prioritaires les droits civiques et politiques, comme le droit à un procès juste et le droit de parole lesquels constituent la base du modèle démocratique. «Les inégalités socioéconomiques sont à l'origine des révoltes arabes, indique le professeur Cavatorta. Des décennies de “démocratie de façade” et de promesses politiciennes brisées peuvent très bien avoir conduit les répondants à prioriser les droits socioéconomiques, tels que le droit à la santé, le droit à un revenu minimum et le droit d'accès aux services publics.»

La religion musulmane joue un rôle de premier plan dans les sociétés arabes. Selon lui, l'islam se trouve au cœur d'un paradoxe dans les pays étudiés. «Les répondants, dit-il, accordent de la valeur à la religion, mais ils ne font pas confiance aux leaders religieux. L'islam occupe une place importante dans la vie privée d'une forte majorité de répondants lesquels demandent “plus de religion” dans la vie publique, notamment pour une plus grande justice sociale. Mais quand il s'agit de politique, ils ne veulent pas que les religieux s'en mêlent, ni des élections ni des décisions gouvernementales.»

Université Laval

2325, rue de l'Université
Québec (Québec) G1V 0A6

Téléphone: 418 656-2131 1 877 785-2825

Demande d’information

Suivez nous!