Recherche

Des caribous errants

La protection des aires de mise bas du caribou se heurte aux mœurs migratrices changeantes de l'espèce

Par : Jean Hamann
Au cours des 20 dernières années, à peine 16 % des aires de mise bas utilisées par le troupeau de la rivière aux Feuilles se trouvait à l'intérieur de l'aire protégée par la réglementation québécoise.
Au cours des 20 dernières années, à peine 16 % des aires de mise bas utilisées par le troupeau de la rivière aux Feuilles se trouvait à l'intérieur de l'aire protégée par la réglementation québécoise.
Pas facile de prédire les déplacements des caribous migrateurs. Joëlle Taillon et Steeve Côté, du Département de biologie, viennent d'en faire une nouvelle démonstration en comparant les aires de mise bas protégées du caribou, établies par réglementation gouvernementale, aux aires réellement utilisées par les femelles pour donner naissance à leur petit au Nunavik. Les résultats, présentés le 15 avril lors du 2e colloque du projet Caribou-Ungava, montrent qu'il y a lieu de dépoussiérer la façon de définir cet habitat protégé. «Dans les conditions actuelles, le chevauchement entre les aires protégées et les aires utilisées par les caribous est si faible que c'est comme s'il n'y avait pas de protection», commente le professeur Steeve Côté, directeur du projet Caribou-Ungava.
   
Les aires de mise bas constituent un habitat clé pour les deux troupeaux de caribous du Nunavik. C'est là que les femelles de chaque troupeau se rassemblent et donnent naissance à leur petit. Elles y restent ensuite quelques semaines, le temps que les jeunes prennent assez de force pour les accompagner dans leurs longs déplacements. Les faons sont particulièrement vulnérables pendant cette période; c'est pour cette raison que Québec a adopté une réglementation protégeant l'aire de mise bas de chaque troupeau de caribou. Dans ce règlement, une aire de mise bas est définie comme un habitat situé au nord du 52e parallèle où l'on trouve au moins 5 femelles par km2 entre le 15 mai et le 1er juillet. Toute activité pouvant perturber le caribou est interdite dans cet habitat faunique du 15 mai au 31 juillet.
   
Le ministère des Ressources naturelles et de la Faune a défini les limites de cet habitat protégé une première fois au début des années 1990 à partir de données provenant des inventaires aériens réalisés entre 1973 et 1988. En 2004, le Ministère a redessiné ces limites en utilisant des données recueillies entre 1999 et 2003 par suivi télémétrique. Peine perdue, révèlent les analyses effectuées par l'étudiante-chercheuse Joëlle Taillon, qui a établi les aires réelles de mise bas à l'aide du suivi télémétrique de 300 femelles. Entre 1990 et 2003, seulement 29 % des aires de mise bas du troupeau de la rivière George se trouvait dans l'habitat faunique protégé; depuis 2005, ce chevauchement est d'à peine 7 %. Du côté du troupeau de la rivière aux Feuilles, ce chiffre s'établit à 16 % pour la période 1990-2009.
   
Cette faible concordance vient du fait que l'habitat protégé est fixe alors que les aires de mise bas changent d'une année à l'autre. Ainsi, depuis 1975, l'aire de mise bas du troupeau de la rivière aux Feuilles s'est déplacée de 300 km vers le nord. Quant au troupeau de la rivière George, son aire de mise bas est 236 km plus à l'est qu'il y a 20 ans, si bien qu'elle se trouve maintenant en grande partie au Labrador, où aucune loi ne protège cet habitat. «Malgré une redéfinition récente de l’habitat faunique, la protection demeure inefficace en raison du déplacement rapide de l’aire utilisée par les caribous et de la localisation de cette aire hors de la juridiction du Québec», résume Joëlle Taillon.
   
Ce manque de concordance pourrait avoir des répercussions sur les deux troupeaux du Nunavik, en particulier celui de la rivière George, souligne Steeve Côté. «Il y a beaucoup d'exploration minière au Labrador et le déplacement de l'aire de mise bas a rapproché les caribous des villages. Comme la réglementation sur l'habitat faunique ne protège qu'une très faible partie de l'aire de mise bas, les risques que le troupeau soit dérangé par les activités humaines sont réels, croit-il.
   
La solution proposée par les deux chercheurs? Délimiter annuellement les aires de mise bas et établir les limites de l’habitat protégé en faisant le cumul des aires utilisées au fil des ans. «Il se peut que l'habitat protégé devienne à ce point immense qu'il soit un jour trop contraignant pour les autres activités, reconnaît Steeve Côté. Si la chose se produit, la société aura alors à faire un choix. D'ici là, on aura protégé adéquatement les aires de mise bas du caribou.»

Université Laval

2325, rue de l'Université
Québec (Québec) G1V 0A6

Téléphone: 418 656-2131 1 877 785-2825

Demande d’information

Suivez nous!