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Dernier tango pour le calypso?

Sur l’île d’Anticosti, une orchidée rare chemine entre les cerfs et les scies

Par : Jean Hamann
Le calypso bulbeux, une orchidée sauvage rare, profite présentement de la razzia végétale que mènent les cerfs sur Anticosti. Alors que des espèces indigènes telles que le bouleau à papier, le peuplier faux-tremble, le sorbier d’Amérique, le cerisier de Pennsylvanie, le noisetier à long bec et le sapin baumier passent sous le rouleau compresseur des chevreuils, le calypso prospère au point qu’Anticosti s’impose comme refuge pour cette plante dont les populations sont en déclin ailleurs dans le nord-est américain. Cette prospérité pourrait toutefois connaître une fin abrupte d’ici 50 ans si on ne parvient pas à maintenir les vieilles sapinières qui constituent l’habitat de prédilection de cette orchidée sur Anticosti, prévient une équipe de chercheurs qui s’est penchée sur la question.
   
Voilà ce qui se dégage de l’étude menée par Ève-Marie Morissette et Claude Lavoie, de l’École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional, et Jean Huot, du Département de biologie, dont les résultats ont été présentés à l'occasion du Colloque annuel de la Chaire de recherche industrielle CRSNG-Produits forestiers Anticosti, qui se déroulait au Centre des congrès de Québec le 19 septembre. En 2004, ces chercheurs ont étudié 19 colonies, renfermant 396 spécimens, qu’ils ont découvertes sur l’île. Étonnamment, 63 % d’entre elles se trouvaient dans des sapinières. «C’est une situation unique à Anticosti, souligne Claude Lavoie. D’après les collections des onze herbiers du nord-est américain que nous avons consultées, cette orchidée vit rarement dans cet habitat.»
   
Les chercheurs ont mis le doigt sur trois caractéristiques qui permettent de prédire avec certitude la présence de colonies de calypso sur Anticosti: l’abondance de sapins vivants, l’abondance d'arbres morts et une concentration élevée en calcium dans le sol, des conditions réunies dans les vieilles sapinières de l’île. «Ce qui semble surtout importer, c’est qu’il s’agisse de forêts âgées ouvertes avec débris ligneux au sol», précise le professeur Lavoie. Règle générale, lorsque des arbres meurent dans une sapinière, la percée lumineuse ainsi créée favorise l’établissement de jeunes sapins ou d’autres espèces capables de faire face à une vive compétition végétale. Sur Anticosti, ces plantes aventurières sont aussitôt broutées par le cerf, ce qui laisse la voie libre au calypso, une espèce dont ce cervidé ne semble pas raffoler. «Le broutage du cerf maintient une structure très ouverte dans les vieilles sapinières, ce qui favorise la germination et la croissance du calypso», font valoir les chercheurs.
   
Cette belle dynamique risque de ne pas résister au passage du temps. En effet, en un siècle la superficie de l’île couverte par le sapin a diminué de moitié et les cerfs broutent avidement tous les jeunes sapins qui leur tombent sous la dent. Les vieilles sapinières ont maintenant de 90 à 120 ans et elles risquent de disparaître d’ici un demi-siècle. La présence du calypso dépend d’un fragile équilibre entre les cerfs - qui doivent être assez abondants pour ouvrir le parterre forestier, mais pas au point d’empêcher la régénération naturelle - et les coupes forestières - qui doivent assurer le renouvellement des sapinières sans éliminer tous les vieux peuplements -, constatent les chercheurs.
   
«Pour maintenir des populations de calypso sur l’île, il faudra gérer les forêts de manière à préserver le plus longtemps possible les vieilles sapinières jusqu’à ce que les autres types de forêts, les pessières notamment, aient atteint un âge suffisant pour avoir une structure typique des forêts anciennes», proposent-ils. À cet effet, ils recommandent de créer une zone tampon, où la coupe forestière serait interdite, autour des 19 colonies de calypso qu’ils ont découvertes. «C’est une mesure facilement réalisable à très court terme», estime Ève-Marie Morissette.

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