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Compassion pour les pauvres

Jusqu'en 1900, l'assistance aux anglophones marginalisés de Québec a suivi l'évolution des relations ethnoreligieuses

Par : Yvon Larose
Le Ladies' Protestant Home, un des hospices charitables de Québec au début du 20<sup>e</sup> siècle. Il est situé au 95, Grande Allée Ouest. Construit en 1862, ce refuge temporaire établi par et pour des femmes était destiné aux femmes protestantes démunies, à qui l'on offrait protection et aide.
Le Ladies' Protestant Home, un des hospices charitables de Québec au début du 20<sup>e</sup> siècle. Il est situé au 95, Grande Allée Ouest. Construit en 1862, ce refuge temporaire établi par et pour des femmes était destiné aux femmes protestantes démunies, à qui l'on offrait protection et aide.
Au 19e siècle, les anglophones de la ville de Québec étaient des privilégiés. Ils avaient de l'argent et ils occupaient des positions de premier plan. Selon Patrick Donovan, cette perception parvenue jusqu'à nous ne reflète pas la réalité de ce passé lointain. «Il y avait une élite anglophone à Québec à cette époque, indique-t-il, mais la majorité des anglophones vivait dans des conditions plus modestes.»

Patrick Donovan connaît bien le sujet. Ce docteur en histoire a fait le dépôt final de sa thèse en janvier dernier. Son sujet de recherche était l'impact des relations ethnoreligieuses sur les organismes privés de bienfaisance s'adressant aux anglophones de Québec après la prise de cette ville en 1759, et ce, jusqu'en 1900. «Au 19e siècle, écrit-il, la masse des immigrants pauvres qui ont débarqué à Québec était anglophone. Ils provenaient d'Angleterre, d'Écosse, du pays de Galles et d'Irlande. Sans racines, sans famille étendue, ils devenaient une clientèle naturelle pour les organismes de charité. L'élite anglophone, quant à elle, a joué un rôle central en ce domaine en mettant sur pied des associations et des établissements capables de répondre aux besoins de ces démunis.»

Dans les années qui ont suivi la Conquête de 1759, dans une économie préindustrielle et dans un contexte de croissance démographique lente, les besoins pour de l'assistance publique étaient faibles chez les Canadiens du temps qui, en cas de besoin, pouvaient se tourner vers leur réseau familial pour obtenir de l'aide. Selon Patrick Donovan, la nouvelle colonie britannique comptait peu de pauvres chez les anglophones jusqu'au début du 19e siècle. «Pragmatiques, les autorités britanniques, dans ces temps de révolutions, tentaient d'aller chercher l'allégeance des francophones, explique-t-il. C'est dans ce but qu'elles ont financé des institutions charitables comme l'Hôpital général et l'Hôtel-Dieu, des établissements dirigés par des communautés religieuses catholiques francophones.»

Au 19e siècle, la prison de Québec a joué un rôle inhabituel à l'égard des anglophones dans le besoin. On y envoyait les vagabonds et les chômeurs pauvres qui ne pouvaient être recueillis par des institutions charitables. Cette vocation traversera plusieurs décennies. Par moments, particulièrement en hiver, la moitié de la population carcérale était composée d'innocents. Ce phénomène existait dans d'autres villes d'Amérique du Nord et du Royaume-Uni, mais pas à cette échelle.

En 1764, Québec compte environ 4% d'anglo-protestants. Ce chiffre s'élève à 17% au début du 19e siècle. À compter de 1815, de grandes vagues d'immigrants venant du Royaume-Uni et d'Irlande déferlent sur Québec. En 1852, les anglophones représentent 44% de la population totale. En haute ville, c'est une majorité, surtout si l'on inclut la garnison britannique, qui n'est pas comptabilisée dans les recensements. Vers les années 1860, Québec compte 57 000 habitants. Le déclin de la population anglophone s'amorce dans la seconde moitié du 19e siècle. En 1901, elle ne représente plus que 15% de l'ensemble.

Dans le premier tiers du 19e siècle, de nouvelles associations bénévoles laïques anglophones voient le jour pour répondre aux besoins d'une population d'origine britannique et irlandaise toujours grandissante. Parmi elles, des associations charitables dirigées par des femmes, comme la Female Compassionate Society, s'occupent d'enfants et de femmes dans le besoin. Avant 1835, les associations anglophones collaborent avec les francophones et les communautés religieuses. Après cette date cependant, et jusqu'en 1855, les divisions s'intensifient à Québec entre Canadiens français catholiques, Britanniques anglophones protestants et Irlandais anglophones catholiques.

«Ce changement est engendré par une convergence de facteurs, soutient Patrick Donovan. L'un d'eux est le regain de nationalisme chez les francophones catholiques amené par le Parti patriote, dont les idées républicaines visant à se défaire de la monarchie ont conduit aux soulèvements de 1837 et 1838. Un autre phénomène est l'accroissement de la pratique religieuse chez les catholiques. Une espèce de catholicisme ultramontain s'installe, ce qui contribue à éloigner les catholiques des protestants. La montée de l'évangélisme protestant, l'enchâssement dans la loi des écoles confessionnelles et l'émergence d'un nationalisme plus robuste chez les immigrés irlandais, entraînant une volonté de rester entre eux en créant leurs propres organismes de bienfaisance, ont modifié le paysage de l'assistance à Québec.»

Ces facteurs ont eu un impact direct sur l'infrastructure de bienfaisance de la ville. À la fin des années 1850, la création de deux nouveaux organismes charitables a cimenté la division entre les trois réseaux d'assistance aux pauvres fonctionnant en parallèle, avec peu d'interactions entre eux, mais avec une compréhension mutuelle découlant de valeurs conservatrices partagées. Ces deux nouveaux établissements étaient Saint Bridget's Asylum, pour les Irlandais catholiques, et Ladies' Protestant Home, pour les Britanniques protestants.

Selon Patrick Donovan, les trois réseaux étaient étanches, un phénomène peu courant dans les villes nord-américaines de l'époque. Les personnes marginalisées de la communauté protestante qui se présentaient à un organisme catholique de Québec étaient redirigées vers un organisme protestant, et vice-versa. «Certaines transgressions de frontières étaient apparemment tolérées, écrit-il dans sa thèse, pourvu qu'elles soient faites dans la discrétion. Ainsi, des femmes non mariées ont franchi les lignes ethnoreligieuses avec leur bébé, soit pour cacher leur honte aux yeux de leur communauté d'appartenance, soit pour ne pas être obligées de remettre leur enfant aux organismes catholiques, comme ceux-ci le leur suggéraient fortement.»

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