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Baptiste et le Cheuf

Avec une belle férocité, le caricaturiste Robert La Palme a représenté le premier ministre Maurice Duplessis comme un dictateur et le peuple québécois comme complice de sa propre aliénation

Par : Yvon Larose
Le caricaturiste Robert La Palme a collaboré au journal Le Canada de 1943 à 1951. Prolifique, il produit, durant cette période, plus de 2 100 dessins. À compter de 1944, année de la prise du pouvoir par le parti de l’Union nationale dirigé par Maurice Duplessis, il fait de ce dernier sa cible de choix. Il en sera ainsi jusqu’en 1959, année de la mort du premier ministre après quinze années de règne. La Palme caricature sans relâche l’homme et son gouvernement, ses idées, ses gestes et ses prises de position. «De l’œuvre de La Palme se dégage un portrait saisissant et frondeur du Québec d’après-guerre, affirme Alexandre Turgeon, finissant à la maîtrise en histoire. Saisissant parce que La Palme n’hésite pas à choquer ses lecteurs par des mises en scène qui frappent. Frondeur parce qu’il s’en prend à la figure même de l’autorité. À ce sujet, il va bien plus loin que ses confrères. Il ne se contente pas de simplement critiquer Duplessis et la société qu’il symbolise, il les rejette.»

Le jeudi 5 février au pavillon La Laurentienne, Alexandre Turgeon prononcera une conférence sur les représentations que Robert La Palme a faites, de 1943 à 1951, de Baptiste, la représentation symbolique du peuple canadien-français, et de Maurice Duplessis surnommé le «cheuf». Il fera sa communication à l’occasion du 9e Colloque international étudiant du Département d’histoire. Robert La Palme voit Duplessis comme un conservateur qui bloque, selon ses mots de 1946, «l’évolution naturelle de la société». «En 1948, raconte Alexandre Turgeon, La Palme est des plus décontenancés de constater que le peuple continue de réélire Duplessis, qu’il aime bel et bien ce personnage. Dès lors, son discours change sensiblement. D’une victime, le peuple, aux yeux de La Palme, devient un complice de son propre malheur, de son bourreau. Il ne subit plus la dictature malgré lui, il y participe de son plein gré.»

Une éthique de conviction
Selon l’étudiant, l’époque duplessiste n’était pas une dictature à proprement parler. «Mais, dit-il, La Palme se la représentait comme telle pour appuyer son discours, son message politique.» Le caricaturiste était mû par «une éthique de conviction». Il a représenté le peuple québécois de l’époque comme «embourbé dans un misérabilisme affligeant». À ses yeux, les ministres du gouvernement unioniste étaient «des béni-oui-oui serviles, dépourvus d’intelligence et de libre-arbitre». Les policiers étaient montrés comme «des délinquants armés au service du régime». Vindicatif, impitoyable, le caricaturiste pourfendait également les individus et les institutions qu’il considérait comme «les laquais de Duplessis». La Palme a fait du premier ministre québécois un émule de Staline et d’Hitler en matière de persécution et de censure. Il lui a aussi reproché ses liens avec les trusts relativement à l’exploitation des ressources naturelles.

Caricaturiste de choc, Robert La Palme a représenté Duplessis en train de frapper, de violenter, de martyriser Baptiste ainsi qu’un autre personnage symbolique, la province de Québec. Dans une caricature, il représente la démocratie sous les traits d’une jeune femme aux vêtements déchirés. À ses côtés, Duplessis, dans un trou, tient une pelle. En guise de titre, le caricaturiste a écrit: «L’enterre-t-il pour la faire disparaître pour toujours, ou la déterre-t-il pour la violer de nouveau?».

«Il est fascinant, souligne Alexandre Turgeon, de voir que la représentation que fait La Palme de son époque concorde en de nombreux points avec notre représentation actuelle du Québec d’après-guerre. Ne reconnaît-on pas dans ces caricatures la Grande Noirceur? N’annoncent-elles pas la Révolution tranquille?»

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