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Aux lettres, citoyennes!

Au Québec, en pleine crise économique des années 1930, alors qu’elles n’avaient même pas le droit de vote, des femmes ont écrit au premier ministre Taschereau pour faire valoir le droit des citoyens aux pensions de vieillesse

Par : Renée Larochelle
On l’a vu aux dernières élections provinciales: certains chefs de parti ont fait de l’amélioration des conditions de vie des personnes âgées un enjeu électoral, courtisant étroitement cette catégorie de la population afin d’obtenir leur appui. Cependant, les personnes âgées n’ont pas toujours eu le poids politique qu’elles possèdent aujourd’hui. Jusqu’aux années 1930 au Québec, les vieux ne pesaient pas lourd dans la balance, étant en quelque sorte un groupe socialement invisible. La pauvreté découlant de la crise économique les fera bientôt sortir de l’ombre, alors qu’ils réclameront à cor et à cri que le gouvernement provincial libéral au pouvoir, dirigé par Louis-Alexandre Taschereau, leur verse la pension de vieillesse dont bénéficient alors depuis une dizaine d’années les autres provinces canadiennes, à l’exception du Nouveau-Brunswick. Entre décembre 1935 et avril 1936, plus de 300 lettres provenant de personnes âgées démunies seront ainsi adressées au premier ministre Taschereau, dans lesquelles il lui sera demandé de remplir sa promesse électorale de verser une pension de vieillesse aux personnes âgées de 70 ans et plus. En somme, on demande l’équité avec les autres provinces.

«Fait intéressant, près de 45 % des lettres ont été écrites par des femmes, à un moment où celles-ci n’avaient pas encore le droit de vote au provincial», a expliqué Aline Charles, professeure au Département d’histoire, lors d’une conférence prononcée le 10 avril à la Chaire d’étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes. «Ce droit leur sera accordé en 1940, sous le gouvernement Godbout, a souligné la chercheure, qui a examiné le contenu de ces 300 lettres. C’est donc dire que les femmes ne possédaient aucun poids politique avant cette date, ce qui ne les empêchera pas de prendre la plume pour que justice soit faite et que soit versée la pension, à elle ou à leur mari. En fait, le mouvement sera tellement fort - la question du versement de la pension de vieillesse faisant les grands titres des journaux  - que Taschereau finira par céder en juin 1936.»

Des électrices indirectes
Selon la chercheure, cet épisode constitue la première manifestation du «pouvoir gris» au Québec. «Beaucoup de ces femmes vivaient dans un grand dénuement et considéraient qu’elles avaient absolument besoin de cette pension pour survivre et c’est ce qu’elles invoquaient dans leurs écrits, a expliqué Aline Charles. Il y avait beaucoup de veuves parmi celles qui écrivaient mais le tiers de celles qui étaient encore mariées le faisaient au nom de leur mari.»

Insistant sur le fait qu’elles ont droit à cette pension au même titre que les habitants des autres provinces, ces femmes veulent être considérées comme des citoyennes à part entière, rapporte la chercheure. Au passage, dans leurs lettres, elles indiquent subtilement qu’elles n’ont peut-être pas le droit de vote mais qu’elles ont en revanche une influence certaine sur les choix électoraux de leur mari ou de leurs frères, se positionnant ainsi comme des électrices indirectes. Selon Aline Charles, ces lettres font partie d’un mouvement d’ensemble mené conjointement par les hommes et par les femmes et il ne saurait être question d’accoler une étiquette féministe à l’opération. «Mais la participation active des femmes dans cette affaire est d’autant plus intéressante qu’elle survient à une époque où régnait le modèle de l’homme pourvoyeur», conclut-elle.

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