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Au temps de l'«éloquent barbare»

Durant leurs sermons, les missionnaires de la Nouvelle-France appliquaient les règles de base de l’art oratoire amérindien

Par : Yvon Larose
Dans leur approche visant à convertir les peuples amérindiens vivant sur le territoire de la Nouvelle-France, les missionnaires français, pourtant formés à l’art du discours public et du théâtre en Europe, recouraient à un code symbolique de communication directement inspiré des pratiques oratoires indigènes. Ce code, outre des paroles, comprenait, pour l’essentiel, des gestes, des intonations et des chants. Métissé, il contenait aussi des éléments empruntés au christianisme.

«Ces performances effectuées par les jésuites étaient pour eux, non seulement une façon de toucher les populations amérindiennes et de préparer le terrain pour la conversion, mais représentaient aussi une forme, peut-être illusoire il est vrai, de pouvoir sur ces peuples», explique Céline Carayon, doctorante en histoire coloniale au Collège William and Mary de Williamsburg, en Virginie. Le jeudi 5 avril, elle a prononcé une conférence au pavillon Charles-De Koninck dans le cadre des Midis du Centre interuniversitaire d’études québécoises. Sa communication s’intitulait: «Dans la peau d’un orateur indien: performance et conversion dans les missions jésuites en Nouvelle-France».

Les orateurs amérindiens, qu’ils soient dans un contexte diplomatique, commercial ou spirituel, recouraient à la parole aussi bien qu’aux gestes, aux expressions faciales diverses, aux chants et aux danses. Selon Céline Carayon, les coloniaux assimilaient volontiers les cérémonies indigènes au domaine du spectacle et de la performance, plutôt qu’à celui de la rhétorique et de la diplomatie. Avec le temps, les missionnaires furent capables, grâce à la mise en place de grammaires et de dictionnaires en langues indiennes, d’interpréter leurs sermons, «même très imparfaitement, en différents dialectes indiens tout en les infusant de doctrine chrétienne». Ce fut le cas du père Chaumonot, en juillet 1656, sur les berges du lac Onondaga. Accompagné de plusieurs autres jésuites, il s’adressa avec une bonne maîtrise de la langue iroquoise aux membres d’un grand conseil intertribal. «Le père Chaumonot, raconte Céline Carayon, interpréta la harangue d’une voix forte, présentant plusieurs cadeaux et expliquant leur valeur symbolique. Les Français qui l’accompagnaient tapaient des mains en rythme et chantaient à la manière de l’audience indigène lors des cérémonies traditionnelles. De nombreux éléments du discours demeuraient, bien entendu, chrétiens.»

De fréquentes harangues
Des pratiques oratoires très élaborées caractérisaient les différentes cultures amérindiennes du nord-est américain à l’époque coloniale. L’art oratoire visait à convaincre le plus grand nombre. Les harangues étaient importantes et fréquentes. De nombreux jésuites admiraient l’éloquence de certains amérindiens, la spontanéité et l’élaboration de leurs discours, d’autant plus que l’écriture n’existait pas dans ces sociétés. Mentionnant l’utilisation d’une «infinité de métaphores, de plusieurs circonlocutions et autres façons figurées», le père Le Jeune faisait remarquer, en 1636, que les orateurs amérindiens «haussent et fléchissent la voix comme d’un ton de prédicateur à l’antique». Dans ces sociétés, l’autorité revenait aux meilleurs orateurs, à ceux qui pouvaient gagner les membres de leur clan, ou d’autres tribus, à leur cause. En comparaison, la pédagogie jésuite reposait sur la persuasion «en douceur» et la capacité à éveiller les émotions. «La rencontre des cultures jésuite et indigènes fut donc celle de deux traditions oratoires majeures, similaires sous divers aspects», souligne Céline Carayon.

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