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À table!

Deux anthropologues rappellent le sens profond du repas familial

Par : Jean Hamann
Une enquête menée en 2007 pour le compte de l’UNICEF indiquait que 72 % des jeunes Canadiens de 15 ans soupaient «plusieurs fois par semaine» avec leurs parents, un chiffre qui plaçait le Canada au 18e rang mondial, loin derrière l’Italie (94 %), la France (90 %) et la Suisse (90 %). La même enquête signalait que moins de 50 % des adolescents canadiens admettaient discuter régulièrement avec leurs parents, ce qui reléguait le Canada dans le peloton de queue en compagnie de l’Allemagne et de l’Islande. Il s’agit là de constats inquiétants parce que le repas familial constitue un des éléments fondateurs de la famille, même si celle-ci est en mutation, affirment Bernard Roy, professeur à la Faculté des sciences infirmières, et Judith Petitpas, étudiante-chercheuse à l’École de service social. Les deux anthropologues livrent d’ailleurs un vibrant exposé sur l’origine et le sens du repas familial dans un document diffusé depuis quelques mois dans le site Web de l’Institut Vanier de la famille. «Ce n’est pas un article qui décrit ce qu’est devenu le repas familial, mais bien ce qu’est son sens premier», prévient le professeur Roy.

La prévalence de l’obésité et des problèmes associés à une mauvaise alimentation a donné une saveur particulière à l’alimentation en ce début de troisième millénaire, constatent les auteurs du document. Dans le discours scientifique ambiant, s’alimenter est devenu une activité risquée par où vient ou part la santé. «Manger est un acte qui interpelle le biologique, souligne Bernard Roy, mais aussi et surtout l’imaginaire, le symbolique, le social, le culturel et l’émotif.» Les deux anthropologues rappellent que «le repas trouve ses origines dans les premières sociétés humaines qui, dans le partage des nourritures, cherchaient à faire famille, selon l’expression du sociologue français Jean-Claude Kaufmann. Faire famille afin d’éviter les guerres et en vue de structurer l’univers social».
   
En partageant le repas familial, l’enfant apprend sur le monde, sur son monde immédiat et sur lui-même. «Il apprend à déguster le monde, à sentir le goût du monde. Il introduit en lui, dans son corps, ce monde autorisé par les “autres qui comptent”, par ceux qui l’ont précédé tout comme ceux qui le côtoient au quotidien.» L’enfant apprend aussi les normes des saveurs qui régissent son milieu d’appartenance et la définition même de ce qu'est un aliment. En Amérique, par exemple, il apprend que le chien est un animal de compagnie, alors qu’en Asie, c’est un «animal comestible faisant partie de l’ordre du mangeable».

Le repas occupe encore un rôle central dans la dynamique de la famille, estime le professeur Roy. «Nous vivons dans une société du travail, une société de compétition où la performance est valorisée. Le repas est souvent le seul moment de la journée où tous les membres de la famille se retrouvent et échangent. Si on ne fait pas l’effort de préserver du temps pour être ensemble au moment du repas, on risque de se laisser bouffer entièrement par le travail.»

Les deux anthropologues insistent aussi sur l’importance de ramener un ingrédient indispensable à table: le plaisir. «Une approche strictement rationnelle et contraignante de l’alimentation risque de provoquer des fractures au cœur même de la famille plutôt que de contribuer à la renforcer.» Tout en reconnaissant les vertus du Guide alimentaire canadien, ils encouragent les familles à aménager une grande place au plaisir dans l’alimentation. Les saveurs et les arômes appris à la table familiale sont «des marqueurs indélébiles qui s’impriment dans la trame de nos vies».
   
Le repas familial doit aussi être un temps de paix et un instrument de pacification qui remplit sa fonction anthropologique première: partager les nourritures pour créer des liens avec ses proches, pour faire famille. «S’il existe un défi pour les sociétés modernes, c’est bien celui de trouver les moyens de soutenir les familles afin qu’elles puissent disposer de la souplesse et du temps dont elles ont besoin pour passer des moments ensemble», concluent-ils.

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