Chroniques

Trois questions à Steve Déry

La Birmanie, ce petit pays dirigé d’une main de fer par la junte militaire, se retrouve sous les feux de l’actualité. Après les grandes manifestations d’août et de septembre menées notamment par les moines, voilà que la répression s’abat sur l’opposition. Steve Déry, titulaire du cours Géographie de l'Asie du Sud-Est au Département de géographie (Faculté de foresterie et de géomatique), analyse la situation.

Q Pourquoi cette révolte a-t-elle été déclenchée par des moines bouddhistes que l’on pensait jusque-là peu politisés?

R Les militaires eux-mêmes leur ont reproché de s’impliquer en disant que le bouddhisme n’était pas un mouvement politique. Les moines ont rétorqué qu’ils manifestaient non pas pour des raisons politiques, mais en réaction à la hausse du prix de nombreuses denrées. Le 15 août, l’essence a augmenté de 66 %, le diesel, de 100 %, le gaz naturel, de 535 %, ce qui a eu bien sûr un effet d’entraînement sur les frais de transport et le prix d’autres marchandises. Les moines vivant en grande partie de la charité publique, ils sont touchés par ricochet par la crise économique quand la population n’a plus les moyens de se nourrir. C’est une partie de l’explication cependant. Le gouvernement joue sur deux tableaux avec les moines dans un pays où le bouddhisme est religion d’État. D’un côté, les dirigeants militaires respectent la tradition bouddhiste et font construire des pagodes, comme les monarques le faisaient dans les anciens royaumes birmans. De l’autre, ils contrôlent les moines en les obligeant depuis 1980 à s’inscrire dans un registre, ou en favorisant leurs dirigeants plus complaisants. Ils savent très bien que les moines canalisent les aspirations populaires et peuvent servir de contre-pouvoirs assez forts.

Q Ce mouvement de révolte a-t-il davantage de chances de réussir que celui de 1988, terminé dans un bain de sang?


R Difficile à dire. Le contexte géopolitique est un peu différent, car la Chine, toujours un appui du régime, soigne son image avec les Jeux olympiques. Sans s’ingérer directement, ce pays pourrait donc servir d’intermédiaire sans le dire ouvertement. Une autre variable cette fois-ci, c’est le rôle joué par l’information. En 1988, le pays était complètement verrouillé. Aujourd’hui, il y a une certaine porosité avec Internet. Un hebdomadaire publié à Chiang Mai, la deuxième ville de Thaïlande à moins de 200 kilomètres de la frontière birmane, suit la crise au quotidien et beaucoup d’information arrive grâce aux photos prises par les téléphones cellulaires. Cela peut contribuer à changer la donne.

Q Quel rôle pourraient jouer les entreprises étrangères implantées en Birmanie dans la résolution du conflit?

R Les Thaïlandais importent beaucoup de gaz naturel de la Birmanie, la Chine s’y approvisionne en énergie. La France y investit avec Total, Singapour est là également. L’autre grand secteur d’exportation repose sur l’exploitation du bois de teck, puisque ce sont les dernières forêts du globe où l’on en trouve. La Birmanie n’est donc pas complètement fermée. Si ces entreprises décidaient de mettre fin à leurs investissements, cela pourrait régler la question. D’un autre côté, des pays assoiffés d’énergie sont-ils prêts à sacrifier leurs besoins? Cela reste une question en suspens.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas

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