Chroniques

Trois questions à Stéphane Leman-Langlois

Sur la course à la sécurité dans les aéroports

Pas facile de prendre l’avion vers les États-Unis depuis l’attentat raté du 25 décembre sans attendre de longues heures aux différents points de fouille. L’enjeu est-il vraiment de prévenir une nouvelle attaque? Stéphane Leman-Langlois, professeur à l’École de service social et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en surveillance et construction sociale du risque, en doute.

Q  Pourquoi le Canada a-t-il choisi d’investir des millions de dollars dans des scanners corporels alors que plusieurs experts en sécurité remettent en question leur efficacité?

R  La mode est à la technologie en matière de sécurité. Ceux qui les conçoivent et vendent ces appareils exercent beaucoup de pression sur les politiciens. La majorité des dépenses en sécurité aujourd’hui, ce sont des dépenses en technologie. Par ailleurs, le politicien moyen, le haut fonctionnaire, l’administrateur s’aperçoit rapidement que s’il passe à côté des technologies et qu’un incident se produit, pas forcément un acte terroriste d’ailleurs, il va très mal  paraître. Du coup, si on se fait promettre une technologie qui contourne  ce problème-là, on peut croire qu’on dispose enfin d’une solution pour y mettre fin. D’une façon plus machiavélique, le politicien sait qu’il est couvert en cas d’incident puisqu’il a fait son travail pour éviter le problème, en achetant de l’équipement de sécurité. Investir dans le renseignement  est beaucoup moins spectaculaire, car la plus grande partie de la tâche se déroule sous le radar et n’est pas détectée.  Les dépenses dans ce secteur ne donnent pas un résultat immédiat, tangible, au niveau médiatique, alors que le journaliste peut aller se faire scanner lui-même lorsqu’on achète ce genre de portail. La solution semble vraie, les dépenses dans les renseignements sont plus floues.

Q  Quels sont les risques d’une telle technologie sécuritaire pour les citoyens qui n’ont rien à se reprocher?

R  Il faut se pencher sur la quantité d’informations que les gouvernements  et les entreprises privées finissent par accumuler sur les gens, en ajoutant toujours des nouveaux moyens de surveillance et de collecte de données. En consultant plusieurs bases de données, on peut réussir à créer des profils de citoyens très précis et sur la vie de chacun. Cela devient une ingérence de l’État,  même si vous passez devant les caméras de surveillance et dans les scanners corporels sans jamais être inquiétés.  Cela devient non pas une atteinte à la vie privée, un concept plutôt flou surtout avec le Web et la quantité d’informations que les gens sont prêts à mettre sur Facebook, mais c’est une atteinte à l’autonomie, à la capacité des citoyens d’agir sans un  État gardien qui vérifie et donne son aval à ses actions. Cela a un impact très fort sur la façon dont on mène des activités politiques entre autres. Par exemple, lorsque les policiers prennent des photos de manifestants sur la voie publique, cela a un effet refroidissant pour les citoyens, même s’ils savent qu’ils ne font rien de mal. Cela donne l’impression qu’on n’est pas libre.

Q Peut-on parler d’une dérive inquiétante au Canada?

R Cela s’inscrit dans l’hyper-vigilance post 2001 qui justifie n’importe quelle activité de surveillance. Les gouvernements sautent à pieds joints sur les événements qui permettent de justifier ces investissements. Au Canada, par exemple, les portails étaient déjà sous étude depuis plusieurs mois. Pour l’instant, les voyageurs ne s’inquiètent pas des mesures de sécurité, pas plus que ceux qui vivent ou travaillent avec des caméras de surveillance. Cela confirme que les Canadiens sont dociles et ont confiance dans leur gouvernement, qu’ils sont prêts à laisser faire à peu près n’importe quoi. Le Canada est un champion de l’écoute électronique par habitant. Lorsque les  policiers demandent à un juge un mandat pour procéder à de l’écoute électronique de communication, il leur accorde invariablement. Autre exemple: avec la loi anti-terroriste, on a donné la permission au Centre de la sécurité et des télécommunications, qui est un organisme militaire, de tourner ses oreilles  vers l’intérieur et les citoyens canadiens, alors qu’ avant 2001, il fallait qu’il écoute vers l’extérieur, vers les «ennemis » du Canada. Toutes ces mesures passent comme un couteau dans le beurre, et personne ou presque n’en parle.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas

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