Chroniques

Trois questions à Richard Garon

Sur le prochain rôle de l'armée canadienne en Afghanistan

Le gouvernement Harper a pris les citoyens par surprise en annonçant la prolongation de la mission canadienne en Afghanistan. Les Forces canadiennes vont quitter Kandahar pour aller former les soldats afghans. Une mission bien différente de celle menée actuellement, selon Richard Garon. Étudiant au doctorat en science politique, ce spécialiste en sécurité, technologie militaire et maintien de la paix a eu l’occasion de mener des recherches en Afghanistan en 2007 et 2009.

Q  Comment voyez-vous l’avenir de la mission canadienne en Afghanistan? On a du mal à imaginer que des soldats assurant la formation de l’armée afghane restent enfermés dans un camp retranché à Kaboul…

R  Vous savez, une bonne partie de la formation militaire s’effectue à l’intérieur d’un camp, comme celui de camp Julien, au nord-ouest de Kaboul, où opèrent les Canadiens. Le Canada est un chef de file dans la formation de l’armée afghane depuis les années 2000. On s’occupe de la formation des soldats de base, des officiers, puis des cours de progression de carrière, et désormais on va y consacrer plus de ressources. Les formations se font à l’intérieur des bases. Elles varient de 7 à 14 semaines et vont des cours d’hygiène et aux aspects légaux à la manipulation des armes et aux premiers soins. Former une armée ne veut pas dire donc forcément accompagner les troupes au combat. Il faut faire la distinction entre le mentorat, que pratique l’armée canadienne depuis 2006, et la formation dans un camp. Dans le second cas, les soldats canadiens n’ont pas à accompagner les soldats afghans en zone de combat ou ailleurs sur le terrain, puisque les trois quarts du territoire afghan ne sont pas en état de combat permanent. Par ailleurs, les gens qui disent que la décision actuelle du gouvernement va à l’encontre de la résolution votée au Parlement ne l’ont pas lue. La résolution prévoit le départ des troupes de la région de Kandahar, pas forcément le retrait du pays en 2011.

Q  Dans un livre tout juste paru, le journaliste Fabrice de Pierrebourg, qui a rencontré des soldats à des postes avancés, évoque une guerre perdue d’avance. Pourquoi rester en Afghanistan?

R  Il existe peut-être plusieurs vérités en parallèle. Il se peut que certains soldats, après 12 h ou 48 h de combat, ou encore cinq mois de déploiement, soient fatigués. Ils ont accès à une partie de la réalité à un très bas niveau, qu’ils voient, qu’ils touchent, qu’ils côtoient. Pour prévoir si un conflit peut être gagné ou non, il faut regarder plusieurs niveaux. J’ai rencontré des soldats qui m’ont confié que le fait de voir une mère, un grand-père, un enfant vivre un jour de plus grâce à la présence canadienne justifie pour eux le fait de risquer leur vie sur le terrain. Au-delà des chiffres et des impressions, on peut observer un changement de stratégie sur le terrain. Le fait que les forces antigouvernementales s’attaquent surtout aux civils montre que la stratégie de la coalition et du gouvernement fonctionne. En effet, ces forces ne cherchent plus à convaincre la population de l’alternative politique qu’elles représentent. Elles veulent seulement faire régner la terreur pour déstabiliser le gouvernement. Comme beaucoup d’auteurs le soulignent, la solution, c’est de donner la capacité au gouvernement afghan de se construire en fournissant à ses citoyens des services de santé, d’éducation, d’aqueduc, de sécurité. On a trop tendance à juger la démocratie afghane selon nos propres critères occidentaux. C’est normal qu’un chef de village afghan décide de la façon dont ses concitoyens votent. Certaines choses, par contre, comme la torture, sont inacceptables, et il faut s’y opposer.

Q  Une récente étude de l’ombudsman des anciens combattants dénonce certaines iniquités pour les soldats revenant blessés d’Afghanistan. Doit-on s’inquiéter de ce prolongement de mission?

R  Bien que ce se soit terrible, il faut s’attendre à ce qu’un militaire souffre de certains traumatismes, qu’il s’agisse du syndrome post-traumatique – du temps de l’engagement en Bosnie – ou, de nos jours, de la fatigue ou de l’épuisement au combat. Dire que les militaires sont mal pris en main à leur retour, c’est exagéré. Les cas cités par les médias relèvent de l’exception. Le système militaire détecte de nombreux cas avant que le problème ne fasse jour. En visitant les services à Valcartier, j’ai constaté que beaucoup de ressources ont été investies, ce qui n’empêche pas certaines erreurs. Vous savez, dans les années 1990, les soldats qui revenaient de Bosnie n’avaient accès à rien. Il ne faut donc pas seulement regarder les cas d’exception, mais aussi considérer les soldats qui sont guéris et retournent à la vie active et fonctionnent très bien.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas

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