Chroniques

Trois questions à Renéo Lukic

Sur les ondes de choc du massacre de Katyn

Le sort s’acharne sur la Pologne. L’accident aérien de Smolensk en Russie qui a coûté la vie à une grande partie des dirigeants du pays, dont son président Lech Kaczynski, a eu lieu le jour même où la délégation devait commémorer le massacre qui a coûté la vie à 22 000 officiers et membres de l’élite polonaise en 1940 dans la forêt de Katyn. C’était pourtant la première fois que les dirigeants russes participaient aux cérémonies autour de cet épisode sanglant qui empoisonne les relations polono-russes depuis 70 ans. Entrevue avec Renéo Lukic, professeur au Département d’histoire et spécialiste de l’Europe de l’Est.

Q  Peut-on considérer que la Russie d’aujourd’hui a reconnu sa responsabilité dans le massacre de Katyn?

R  Cela reste ambigu. Jusqu’en 1989-1990, l’Union soviétique a nié ce massacre découvert par les nazis en 1943, trois ans après les faits. À cette époque, Staline, l’auteur de cette tuerie, l’attribuait aux Allemands. Il faut se rappeler qu’en août 1939, l’Allemagne nazie et l’Union soviétique avaient signé un pacte de non-agression, par lequel ils décidaient notamment de se partager la Pologne. Le 17 septembre 1939, l’Union soviétique entrait dans la partie orientale de la Pologne et les nazis dans la partie occidentale. L’armée rouge a capturé des officiers, des préfets, des médecins, des avocats dans la Pologne occupée et les a emmenés dans la forêt de Katyn, à quelques kilomètres de la ville russe de Smolensk, car Staline craignait qu’ils organisent une résistance contre l’Union soviétique. Là, ils ont été abattus en mars 1940. Une autre partie des prisonniers se sont retrouvés à l’intérieur de l’Union soviétique, puis libérés après 1941 lorsque les nazis ont rompu le pacte et ont envahi l’Union soviétique. À la fin de la guerre, l’Union soviétique a nié systématiquement avoir perpétré ce massacre, même si en Pologne les gens connaissaient les responsables, mais n’osaient parler puisque le pays était sous influence soviétique.

Q Quand les choses ont-elles commencé à changer?

R  En 1989, en Pologne, on en parle plus ouvertement. En 1990, Gorbatchev, alors au pouvoir, reconnaît implicitement la responsabilité de l’Union soviétique dans ce massacre sans pour autant fournir les documents historiques. Il faut attendre 1992, et la disparition de l’Union soviétique, pour qu’Eltsine, le président de la Russie, accepte de montrer la signature de Staline et d’autres membres du Politburo sur l’ordre d’abattre les officiers polonais. Ce qui complique les choses, c’est qu’en 2004, le président Poutine commande une enquête des historiens russes sur Katyn qui reste classifiée secrète. Il a fait quand même un grand pas en avant en acceptant de participer à la commémoration avec le premier ministre polonais Tusk, le 7 avril dernier. Son discours parle d’un crime incombant à Staline, mais il se garde bien cependant de présenter des excuses formelles ou de le reconnaître comme un crime de guerre.

Q Quelle influence va avoir la tragédie aérienne sur les relations polono-russes marquées par une grande méfiance, 70 ans après Katyn?

R  Cela dépendra en grande partie des résultats de l’enquête qui devra établir les responsabilités. Avant l’accident, Poutine a quand même montré une certaine ouverture en invitant pour la première fois les dirigeants polonais à célébrer à Moscou le 65e anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale le 8 mai prochain. C’est un premier ministre pragmatique qui veut avoir de bonnes relations avec la Pologne, où sont prévus des projets de défense antimissiles avec les États-Unis. La commémoration à laquelle le premier ministre polonais Tusk, de centre gauche, a participé avec Poutine le 7 avril avait aussi pour but de lancer le dialogue entre les deux pays. De son côté, le président Kaczynski, un grand opposant de la Russie, ne voulait pas d’une cérémonie commune ni se montrer avec Poutine, ancien colonel du KGB, un organisme dont l’ancêtre, le NKVD, a commis le massacre de Katyn. Sa délégation réunissait des gens surtout issus d’une Pologne nostalgique et patriotique. Il est trop tôt pour spéculer sur l’avenir politique des relations entre les deux pays. Il reste encore beaucoup de choses à découvrir sur l’histoire du massacre de Katyn. On n’a jamais vu les documents du NKVD sur les transports des prisonniers, les unités d’exécution et la logistique même du massacre.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas

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