Chroniques

Trois questions à Philippe Bélanger

Sur les problèmes liés aux fusions des places boursières

La fusion ou l’acquisition de la Bourse de Toronto par celle de Londres s’inscrit dans un mouvement mondial amorcé depuis plusieurs années selon Philippe Bélanger. professeur au Département de finance, et assurance de la Faculté des sciences de l’administration, il est actuellement en congé de formation à l’École polytechnique fédérale de Lausanne où il suit attentivement le mouvement des bourses mondiales.

Q  La même semaine, on a appris la fusion des bourses de Londres et de Toronto, celle éventuellement de New York et Francfort, et aussi le désir d’Hong Kong de se rapprocher de partenaires étrangers. Pourquoi une concentration si soudaine des places boursières?

R  L’arrivée de plateformes de transactions électroniques opérant en dehors des bourses dans les années 2000 aux États-Unis a poussé les places boursières à se fusionner. Au Canada, les marchés se sont regroupés par type de produit, Toronto pour les actions, Montréal pour les produits dérivés, et Vancouver et Calgary pour la petite capitalisation. De la même façon, la Bourse de New York se concentre sur les bourses d’actions partout aux États-Unis, tandis que le Nasdaq cote des actions de produits technologiques et a acheté une plateforme très populaire. En 2005, l’arrivée d’une monnaie commune comme l’euro a poussé la fusion des bourses de Paris, Bruxelles, Amsterdam et Lisbonne, qui ont formé Euronext, acquis quelques années plus tard par la Bourse de New York. On est donc clairement dans un mouvement de consolidation du marché, car l’arrivée des plateformes fait perdre du volume de transaction à la bourse. Elle a donc intérêt à baisser ses coûts pour satisfaire ses actionnaires puisque, depuis les années 1990, on est passé d’une bourse fonctionnant sur le principe d’une mutuelle à une compagnie par actions cherchant à générer des bénéfices.

Q  Quelle influence a cette concentration sur les transactions?

R  En fait, le nombre de bourses diminue, mais pas celui des lieux de transactions. Les compagnies continuent à être inscrites à la Bourse de Toronto, mais un certain nombre de transactions se font par l’intermédiaire de plateformes comme Alpha, formées des cinq plus grosses banques canadiennes et de Desjardins. Alpha offre un service de transaction semblable à celui offert par la bourse à un coût compétitif puisque les banques trouvaient que les frais de transactions à Toronto étaient trop élevés. En plus, elles peuvent désormais se partager les surplus de la plateforme. Une bourse se fait payer des propriétaires d’entreprise pour les coter s’ils remplissent un certain nombre de critères, alors qu’une plateforme permet à ses membres de transiger sur les titres cotés en bourse. Il n’y a donc pas d’activité d’inscription chez Alpha. Comme négociateur chez Desjardins, par exemple, j’ai le choix d’aller placer ma transaction sur cette plateforme ou à la Bourse de Toronto, en particulier pour les différents fonds de Desjardins. Aux États-Unis, il existe plusieurs plateformes de ce type, donc certaines s’adressent par exemple  aux investisseurs institutionnels. Cela permet d’échanger un gros volume d’actions sans que ça ait de conséquence sur le prix coté à la bourse. 

Q  Quelle influence a cette concentration des bourses sur l’économie canadienne?

R  Dans un premier temps, la Bourse de Toronto et celle de Londres vont devoir garder deux plateformes parce qu’elles fonctionnent avec deux devises différentes: le dollar et la livre sterling. Les décisions de haut niveau vont certainement se prendre à Londres, mais les services à la clientèle qui sollicitent les entreprises pour qu’elles soient cotées à la bourse, tout comme les services juridiques, vont rester dans chaque pays pour la simple raison que la mondialisation des normes comptables est loin d’être faite. En fait, c’est à long terme que les conséquences de cette acquisition sur l’économie canadienne vont se faire sentir. Il va devenir plus difficile pour certaines entreprises en démarrage d’avoir accès au marché des capitaux. Je pense, par exemple, à H2O Innovation, coté à la bourse TSX Venture, ou CO2 Solution, des entreprises de Québec qui ont pu se faire financer pour plusieurs millions de dollars en étant inscrites à la Bourse de Toronto. Cela risque d’être plus difficile pour ce type d’entrepreneurs d’avoir une écoute de la grande Bourse de Londres dans l’avenir. La Bourse de Toronto pourrait aussi ne plus investir dans certaines initiatives qui ont des retombées locales, comme les Jeux du commerce.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas

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