Chroniques

Trois questions à Maurice Doyon

Sur les débats qui agitent actuellement le monde agricole québécois

Le monde agricole est en pleine ébullition. Pendant que les administrateurs de la Financière agricole répondent aux questions des députés, plusieurs organismes, comme l’Association générale des étudiants en agriculture, alimentation et consommation de l’Université Laval, déposent des mémoires à la Commission parlementaire de l’agriculture qui commencera ses audiences bientôt. Au cœur des discussions, le livre vert pour une politique bioalimentaire qui laisse Maurice Doyon, professeur au Département d'économie agroalimentaire et des sciences de la consommation, plutôt sceptique.

Q  Que pensez-vous de la décision de la Financière agricole de resserrer radicalement son aide aux agriculteurs pour éponger son déficit de plus de 650 millions de dollars?

R  Le Québec était peut-être trop généreux pour certains producteurs, mais faut-il laisser tomber du jour au lendemain des gens qui ont joué selon les règles? Car si en théorie les programmes transitoires existent, en fait les agriculteurs n’y ont pas accès dans le champ. Cela touche surtout les producteurs bovins qui font faillite, les producteurs ovins, un peu moins les producteurs porcins. Je me demande si le gouvernement a bien mesuré les conséquences de telles mesures. Lorsqu’un producteur de bœuf fait faillite, il ne peut plus payer la banque ni ses fournisseurs, ce qui a de graves conséquences dans certains villages. Or leurs difficultés économiques ne sont sans doute que temporaires, car le prix du bœuf commence à monter. On risque donc d’assister au paradoxe suivant: la perte d’un grand nombre d’infrastructures de production au moment où le prix s’améliore. Il faut savoir que c’est d’abord le prix des céréales qui grimpe, donc les coûts des intrants pour les producteurs de bœuf qui font face à une période noire. La Financière agricole a justement décidé de couper son aide à ce moment difficile.

Q  Le livre vert sur la politique bioalimentaire va-t-il changer les choses?

R  Il est déjà trop tard pour plusieurs producteurs. Je ne crois pas de toute façon que la nouvelle politique fournisse des pistes très précises, contrairement à la consultation menée dans le secteur de la forêt. La Commission Coulombe, qui a donné le livre vert sur la forêt, a permis de produire une série d’études directrices sur l’avenir de cette industrie. Pensez, par exemple, à la décentralisation de la gestion de la forêt pour la rendre plus efficace. Les experts ont vraiment anticipé la forme qu’elle pourrait prendre concrètement. Les choses restent beaucoup plus floues en agriculture, même si la Commission Pronovost a elle aussi commandé beaucoup d’études. J’ai l’impression que le fait que l’industrie forestière soit beaucoup plus homogène que le secteur agricole lui a permis de prendre une direction précise et de la suivre. La taille des entreprises agricoles varie aussi énormément: la réalité d’un producteur de volaille est très différente de celle d’un éleveur d’agneaux dans l’est du Québec. Du coup, certains ont l’impression que la consultation sur le livre vert reprend l’exercice de la Commission Pronovost et qu’on n’avance pas.

Q  L’apparition récente d’un nouveau syndicat, l’Union des agriculteurs libres, bouleverse-t-elle la tradition du monopole syndical agricole québécois de l’Union des producteurs agricoles?


R  Il existait déjà l’Union paysanne, fondée en signe de contestation envers l’Union des producteurs agricoles, qui a déjà eu un nombre important de membres. Le nouveau syndicat qui vient d’apparaître semble encore à l’état très embryonnaire. Pour l’instant, il semble s’agir surtout d’un groupe d’acériculteurs qui a déployé beaucoup de moyens pour s’opposer à la mise en marché collective du sirop d’érable. Ils l’ont d’abord contestée de façon légale, puis ont tenté de se faire reconnaître comme Amérindiens. Maintenant ils semblent s’orienter vers un syndicat puisque les autres solutions n’ont pas fonctionné. Comme économiste, leur programme me semble assez flou, et surtout axé sur la contestation d’une partie du plan conjoint de vente collective du sirop d’érable. Cela ne paraît donc être qu’un autre moyen pour arriver à se faire exempter de la mise en marché collective, et non un véritable syndicat voulant représenter de très nombreuses idées.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas
 

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