Chroniques

Trois questions à Martin Pâquet

Sur la campagne de promotion des symboles de la Couronne britannique orchestrée par le gouvernement Harper

Martin Pâquet
Martin Pâquet
La proposition du gouvernement conservateur de protéger le drapeau canadien semble peu compréhensible aux yeux de nombreux Québécois. Pourtant, selon l’historien Martin Pâquet, elle s’inscrit dans un dessein très calculé du premier ministre Harper. Surtout quand on y ajoute la volonté du gouvernement fédéral de qualifier la marine de «royale» et d’agrémenter les pages de passeport du symbole de la Couronne britannique.

Q  Comment interpréter cette offensive conservatrice qui vise à remettre au goût du jour les symboles du drapeau et de la monarchie?

R  En politique, un symbole a plusieurs fins: rassembler, mobiliser les gens et faire diversion. Le drapeau et les autres symboles permettent donc de rassembler des Canadiens autour de leurs valeurs, en affirmant leur distinction face aux États-Unis. En usant de ces symboles, le gouvernement Harper mobilise habilement ses troupes et oblige les autres groupes d’opposition à prendre position.

Cela crée une tension très utile pour faire diversion dans l’espace public. Lorsque vous avez des enjeux polémiques comme la construction d’un pipeline pour exporter le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta vers le sud, ou encore autour de la sécurité, se disputer à propos de symboles distrait les citoyens. Mieux, le gouvernement affirme son indépendance virtuelle vis-à-vis des États-Unis. De plus, s’ils n’appuient pas la loi pour protéger le drapeau, les opposants passent pour de mauvais Canadiens. Pour les conservateurs, la stratégie est payante.

Q  Historiquement, quel parti, au Canada, a une préférence pour les symboles de la Couronne britannique? Les libéraux?

R  Non, les libéraux ont toujours fait la promotion de symboles typiquement canadiens. Ce sont les libéraux de Lester B. Pearson qui ont créé le drapeau canadien en 1965. Ô Canada devient un hymne national en 1980 sous Pierre Elliot Trudeau. Et que dire du programme de visibilité de Sheila Copps en 1996? Quant à eux, les conservateurs promeuvent la monarchie, mais pas auprès de n’importe quel groupe. Il s’agit surtout des descendants des Britanniques, notamment en Ontario et dans les Maritimes, encore attachés à la reine, car cela les distingue des États-Unis.

La promotion des symboles de la Couronne britannique ne cherche pas seulement à mobiliser. Cette politique délibérée des conservateurs vise un autre but idéologique. Bien que le Canada soit une démocratie, c’est également un pays fragmenté avec de nombreuses divisions – que l’on pense au Québec et au reste du Canada. Ces divisions sont aussi ethniques, car près de 260 000 personnes immigrantes arrivent au pays chaque année. Avec les symboles monarchiques, les immigrants reçoivent un message implicite: le Canada doit être dirigé par une élite éclairée et non par l’ensemble des citoyens.

Les tenants de l’École de Calgary [NDLR: qui a beaucoup influencé Stephen Harper] sont marqués par le philosophe Leo Strauss. Ce platonicien jugeait qu’il faut défendre la démocratie contre les excès provoqués par la masse des citoyens. Mieux valait donc selon lui confier la gestion politique à une élite éclairée poursuivant le bien commun. D’où, pour les conservateurs, un sens à donner au symbole élitiste de la monarchie.

Q  Quel groupe d’électeurs est visé par ce genre de message?

R  Manifestement pas le Québec. De toute façon, le gouvernement conservateur est majoritaire en ayant seulement cinq députés québécois. Le jeu de Stephen Harper est de mobiliser certaines clientèles pour faire des gains grâce à un long travail de sape. L’Ouest étant gagné, les conservateurs visent aujourd’hui l’Ontario et les Maritimes. Déjà, ils ont fait des percées à Toronto auprès des électeurs pakistanais, ukrainiens, de confession juive aussi. Le fait que le projet de loi soit déposé au moment même où trois élections provinciales ont lieu dans ces parties du pays n’est certainement pas anodin, d’autant plus qu’il s’agit de gouvernements libéraux en Ontario et à l’Île-du-Prince-Édouard.

Avec ce calcul complexe fait de petits gestes clientélistes presque chirurgicaux, les conservateurs transforment aussi l’État canadien. Désormais, il est vu de moins en moins comme un État centralisateur à la Trudeau avec sa Charte des droits et libertés, son multiculturalisme et son bilinguisme, mais plutôt comme un État plus conservateur en terme d’ordre public et de libertés individuelles.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas

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