Chroniques

Trois questions à Jonathan Paquin

Sur le retrait américain de l'accord nucléaire avec l'Iran

En octobre 2015, l'Iran convenait avec le groupe 5+1, comprenant notamment les États-Unis, de ne pas produire d'uranium enrichi permettant la fabrication d'une bombe nucléaire. En échange, les pays signataires s'engageaient à lever progressivement leurs sanctions économiques contre le régime de Téhéran. Le 8 mai, cet accord a volé en éclats avec le retrait des États-Unis. Le décryptage de Jonathan Paquin, professeur au Département de science politique et spécialiste de la politique étrangère américaine.

Comment expliquer que Donald Trump se retire de l'accord nucléaire avec l'Iran tout en tendant la main au leader nord-coréen Kim Jong-un?


En premier lieu, il faut se rappeler que, durant la campagne électorale, Donald Trump a beaucoup critiqué cet accord. Selon lui, les Américains faisaient toutes les concessions dans cette entente et les Iraniens, aucune. Le candidat s'était donc engagé à s'en retirer. Aujourd'hui, il tient sa promesse. Même si les militants républicains accordent sans doute davantage d'importance à d'autres thèmes, comme l'immigration ou la mondialisation, ils constatent que le président respecte ses engagements. Ce retrait constitue aussi un message politique pour les démocrates, jugés trop mous. Il «détricote» en quelque sorte l'héritage laissé par Barack Obama. Il ne faut pas oublier non plus que Donald Trump entretient des liens serrés avec le lobby pro-israélien. Il a reconnu Jérusalem comme capitale d'Israël et il vient d'y déménager l'ambassade américaine. Enfin, ce retrait envoie un message clair aux Nord-Coréens, alors qu'il est prévu que le président américain rencontre Kim Jong-un le 12 juin à Singapour. L'administration américaine affirme ainsi qu'elle ne signera pas n'importe quelle entente, juste pour donner l'impression de réduire les tensions dans la péninsule nord-coréenne. Tout cela ressemble bien à du chantage, un domaine dans lequel Donald Trump est passé maître...

L'accord avec l'Iran peut-il perdurer malgré le retrait des États-Unis?


Il faudra voir si Téhéran respectera l'entente qui existe notamment avec la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni et si le régime politique actuel perdurera. J'espère que les dirigeants européens pourront exercer un contrepoids face aux positions américaines. On a besoin d'eux. Pour l'instant, personne ne sait comment l'Iran réagira à la décision de Washington. Or, cela va déterminer en grande partie la suite des événements. Cette entente représentait pourtant un succès diplomatique retentissant. Rappelez-vous que dans les dernières années de l'administration Georges W. Bush, autour de 2006, certains «faucons» de son cabinet conseillaient de bombarder les usines iraniennes d'enrichissement de l'uranium. Heureusement, il n'y a pas eu de frappes. Plus tard, Barack Obama et son équipe ont réussi de peine et de misère à renouer les liens de confiance avec l'Iran, rompus depuis 1979 (lors de la prise d'otages à l'ambassade américaine à Téhéran, NDLR). Ils ont surmonté cet immense problème pour entreprendre avec Téhéran de longues et ardues négociations qui ont duré deux ans et demi. Le retrait américain constitue un jour extrêmement sombre pour la démocratie. On revient au bon vieux réflexe américain «si vous ne faites pas ce que je vous dis, je vais vous attaquer et faire triompher la puissance américaine…». Cette politique a donné des résultats désastreux en Irak et en Afghanistan.

Selon vous, les récents échanges de tirs entre Israël et l'Iran sur le plateau du Golan ont-ils un lien avec le retrait américain de l'accord nucléaire?


L'Iran a répliqué à des tirs israéliens qui avaient visé ses positions syriennes à Homs il y a un mois. Israël considère, en effet, que les Iraniens mènent actuellement une politique expansionniste en Syrie, en profitant du chaos ambiant. C'est clair qu'on assiste depuis quelques mois à un durcissement des positions israélo-américaines envers l'Iran. Un affrontement direct entre Israël et ce pays n'est peut-être pas exclu, pas plus qu'une attaque américaine. Le président Trump a beau être davantage protectionniste que ses prédécesseurs, il nous a habitués à des retournements de situation spectaculaires en matière de politique étrangère. Il y a seulement six mois, les énormes tensions entre les États-Unis et la Corée du Nord risquaient de mener à un conflit direct. Aujourd'hui, les dirigeants des deux pays doivent discuter en juin, alors qu'aucun président américain n'a rencontré son homologue nord-coréen depuis 1953! Avec Donald Trump, tout est possible…

Université Laval

2325, rue de l'Université
Québec (Québec) G1V 0A6

Téléphone: 418 656-2131 1 877 785-2825

Demande d’information

Suivez nous!