Chroniques

Trois questions à Jean-Yves Duclos

Sur les disparités de richesse qui s'accentuent dans nos sociétés

L’écart se creuse entre les très riches et le reste de la société dans la plupart des pays. Aux États-Unis, le nombre d’Américains pauvres aurait atteint un sommet en 52 ans, tandis qu’au Canada les revenus des plus riches augmentent plus vite que ceux du reste de la population, selon une étude du Conference Board. Un phénomène dont il faut se préoccuper, selon Jean-Yves Duclos, professeur au Département d’économique.

Q  Pourquoi les inégalités ne cessent de croître au Canada malgré les mesures de protection sociale en place et le système fiscal?

R  La situation n’est peut-être pas aussi dramatique que ce que laisse entendre le Conference Board. Nos propres études, basées sur les mêmes chiffres, montrent que la pauvreté a chuté de façon importante entre 1995 et 2005. Au Québec, par exemple, on est passé de 14 % de pauvres en 1995 à 8 % dix ans plus tard. Par contre, la situation varie beaucoup à l’intérieur de ce groupe. Les personnes seules au Québec et au Canada, qu’il s’agisse d’étudiants ou de gens qui ont perdu leur emploi dans la cinquantaine et n’ont pas encore accès à la retraite, vivent plus de difficultés. Il faut noter aussi qu’on ne dispose pas de données sur la situation après la récession de 2008. Depuis trois ans, c’est un gros point d’interrogation, car les choses ont beaucoup changé, en particulier aux États-Unis. Par ailleurs, une chose est sûre: au Canada et dans la plupart des pays développés, il y a eu une croissance très forte des salaires élevés. Les très riches se sont distancés du reste de la population, qu’il s’agisse des gens qui travaillent dans la haute direction des banques, dans les places boursières, dans les assurances, les cabinets d’avocats. Les salaires et les bonus des gens faisant partie des 5% les plus riches de la société gravitent autour de la classe financière.

Q  Quels sont les risques d’un tel phénomène sur l’économie et la société?

R  Un des risques, c’est l’éclatement de bulles financières. En effet, pour que les plus hauts salaires et les primes très élevées puissent se maintenir, il ne faut pas seulement que les choses aillent bien, il faut que ça aille de mieux en mieux. Les financiers prennent donc des risques qui mènent à la formation de bulles boursières qui souvent s’alimentent elles-mêmes. Lorsqu’elles éclatent, cela crée beaucoup d’instabilité et de chômage, la plupart du temps d’ailleurs aux dépens de ceux qui n’ont pas bénéficié de cette croissance. À court terme, les gouvernements épongent les pertes des marchés financiers et des banques. À plus long terme, le fait que les classes de hauts salariés s’éloignent des autres crée des pressions politiques sur le fonctionnement de la société. Taxer pour redistribuer la richesse ou conserver des programmes gouvernementaux de type universel devient plus difficile. Cela n’a donc rien d’étonnant que, depuis quelques années, aux États-Unis ou au Québec, certains cherchent à privatiser certains services de santé ou d’éducation, par exemple. Ils préfèrent payer pour des services de qualité dont ils peuvent bénéficier plutôt que de payer pour tout le monde.

Q Pourquoi faut-il tenter de mieux répartir les richesses?

R  Il faut se montrer très prudent dans la déresponsabilisation de l’État dans des domaines d’activité importants comme l’éducation, la santé, l’investissement en infrastructures. On ne peut pas se permettre de réduire les impôts pour les gens capables de les payer comme on le fait depuis quelques années. C’est peut-être profitable à court terme politiquement, d’autant plus que les lobbys financiers exercent une forte pression sur les gouvernements nationaux. Sortir l’État du système de la santé, ne pas investir suffisamment en éducation dans les universités, laisser l’infrastructure routière se dégrader ne provoque pas d’effets immédiats. À long terme, cependant, c’est dommageable socialement. On observe une hausse de la criminalité, plus de difficultés à bien faire fonctionner le marché de l’emploi, plus de clivages sociaux, d’instabilité. Malheureusement, on ne voit que trop tard les coûts économiques qui en découlent. Aux États-Unis, certains quartiers sont coupés de la vie sociale et économique normale. Changer cette situation prend des générations. Mieux vaut donc investir tôt. La responsabilité d’un État, c’est de se soucier de l’ensemble de la société et en particulier de ceux qui ont moins les moyens de prendre soin d’eux-mêmes.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas

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