Chroniques

Trois questions à Jean-François Sénéchal

Sur les principes d'éthique qu'il propose aux futurs ingénieurs

Depuis deux ans, Jean-François Sénéchal, chargé d'enseignement à la Faculté de philosophie, donne un cours obligatoire en éthique et professionnalisme aux futurs ingénieurs.
Depuis deux ans, Jean-François Sénéchal, chargé d'enseignement à la Faculté de philosophie, donne un cours obligatoire en éthique et professionnalisme aux futurs ingénieurs.
Les révélations du chef de l’Unité anticollusion du ministère des Transports ont des échos jusque dans les salles de cours de l’Université Laval. Jean-François Sénéchal, chargé d’enseignement à la Faculté de philosophie, donne depuis deux ans un cours obligatoire en éthique et professionnalisme aux futurs ingénieurs. Récemment, il adressait une lettre ouverte à ses étudiants dans le quotidien Le Devoir.

Q  Que disent vos étudiants à propos du système de collusion disséqué par Jacques Duchesneau et son équipe?

R  Ils ne sont pas naïfs, mais pas non plus pleinement conscients des ententes collusoires. Les études de cas classiques dans le cours concernent surtout  les risques que peuvent entraîner certains ouvrages exécutés par les professionnels. L’an dernier, les étudiants croyaient plus ou moins à ce type d’entente là. Aujourd’hui, beaucoup d’étudiants en classe disent se sentir dépassés par la situation, car ils considèrent qu’ils ne peuvent rien faire contre le système politique. Suite à ma lettre à un jeune ingénieur, où je les invite à ne pas oublier leurs grands idéaux une fois sur le marché du travail, l’un d’eux m’a demandé ce qu’il pouvait faire. Je l’ai invité à faire preuve de courage, selon la définition du juste milieu qu’en fait Aristote. Il ne s’agit pas d’être téméraire en essayant de tout changer lorsqu’on vient d’être embauché. Rapidement, ce genre d’ingénieur risque d’être expulsé du système, et il n’aura donc pas fait progresser la situation. À l’inverse, ne rien faire du tout, simplement rentrer dans le moule lorsque l’on constate comment le système fonctionne sans avoir recours à la petite marge de liberté réservée aux professionnels, c’est de la lâcheté. 

Q  Comment un cours sur l’éthique et le professionnalisme peut-il contribuer à assainir la situation mise au jour par le rapport Duchesneau?

R  En suivant ce cours, les futurs ingénieurs sont mieux informés des règles applicables, du genre de pouvoir dont un professionnel dispose par rapport aux autres employés. Je leur explique qu’en étant régis par un code de déontologie qui relève du code des professions, les ingénieurs peuvent avoir  une certaine liberté d’action. Le cours leur montre qu’ils peuvent donc s’opposer à certaines pratiques et contester un congédiement, par exemple. L’étude des cas leur montre aussi les problèmes auxquels ils vont être confrontés, qui ne sont pas seulement techniques, mais portent également sur les valeurs. Bien évidemment, c’est de l’éthique, il n’y a donc pas de solutions claires et limpides, mais cela donne aux étudiants des outils pour prendre des décisions difficiles et les assumer avec des arguments.

Q  Le public a l’impression qu’un phénomène comme la collusion prend de l’ampleur et devient presque banal…

R  J’aurais tendance à penser le contraire. Les ententes collusoires n’ont rien de nouveau, certes, mais notre irritation par rapport à ce type de geste est nouvelle. Ce qui est nouveau, ce sont les législations qui peuvent sévir contre ce type d’ententes, tout comme les processus d’appel d’offres, de soumission. Aujourd’hui, on a les outils légaux et moraux pour juger ces ententes collusoires. Ce qui est nouveau, c’est notre capacité à sanctionner les fautifs. Même si les gens, dans ce genre d’événements, ont tendance à user de relativisme moral, de cynisme, à dire qu’il n’y a plus de morale et de valeurs communes, on voit qu’il y a une dénonciation commune. L’unanimité à condamner la situation montre bien qu’il y a un système de valeurs partagées. Maintenant, faut-il penser qu’une commission d’enquête réglera le problème? Non, je ne pense pas qu’il suffit d’enlever quelques pommes pourries du panier et de se montrer punitif. Il faut vraiment changer le système d’appel d’offres pour le rendre plus transparent. Le dernier rapport de l’OCDE sur la façon d’améliorer l’intégrité des marchés publics illustre bien qu’il existe des solutions systémiques, qui ne se bornent pas à condamner les coupables.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas

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