Chroniques

Trois questions à Jean-Éric Tremblay

Sur les baleines noires

Par : Pascale Guéricolas
Dans l'est de l'Amérique du Nord, l'été 2017 s'avère particulièrement difficile pour les baleines noires. Jusqu'ici, plus d'une douzaine de carcasses ont été découvertes sur les côtes américaines et canadiennes. Il s'agit d'une véritable hécatombe pour une espèce qui ne compte plus que 500 représentants. Des autopsies sont en cours pour déterminer la cause de leur mort. Par ailleurs, une étude de Pêches et Océans Canada publiée le 25 août indique que la zone où se trouvent traditionnellement les baleines noires en Nouvelle-Écosse a connu son deuxième été le plus chaud en 100 ans. Jean-Éric Tremblay, directeur scientifique de Québec-Océan et professeur au Département de biologie de l'Université Laval, analyse ce phénomène.

Quel lien peut-on établir entre la montée de la température des eaux du golfe et le déplacement de plusieurs baleines noires qui migrent vers le golfe du St-Laurent?


Traditionnellement, les baleines noires fréquentent le golfe du Maine (entre Cap Cod et le sud de la Nouvelle-Écosse, ndlr) et la baie de Fundy du printemps à l'automne. Puis, elles partent passer l'hiver en Floride. Ces baleines sont donc habituées à faire de longues migrations et elles semblent préférer les eaux plus chaudes. Cependant, certaines d'entre elles s'aventurent depuis peu à la limite nord de leur aire de migration. Le réchauffement des eaux leur permet de se déplacer plus au nord, où se trouvent des eaux plus productives. En effet, lorsque la surface de l'océan se réchauffe, celle-ci devient de plus en plus légère. Elle se mélange moins avec le fond, où se trouve la majorité des éléments nutritifs. Voilà sans doute pourquoi des baleines noires vont vers le golfe du St-Laurent, même si la majorité de la population reste non loin de la baie de Fundy. À plus long terme, le réchauffement de l'océan va sans doute amener certains animaux à migrer vers le Nord, ou l'Arctique, comme le font actuellement les orques et les épaulards.

Que pensez-vous des mesures prises par le gouvernement fédéral pour préserver cette espèce si fragile dans une zone très utilisée par les humains, qu'il s'agisse de la réduction de la vitesse des navires ou de la limitation des câbles de pêche?


Cette approche de précaution semble très utile. Pour l'instant, on sait qu'au moins deux de ces baleines se sont prises dans des engins de pêche. Même si les cages des crabes reposent au fond de l'eau, elles sont reliées par un câble à des bouées. Une baleine qui se promène entre deux eaux court donc le risque de s'empêtrer dans ce type d'équipement. Il est ainsi sage de limiter l'usage des câbles. De la même façon, en réduisant la vitesse des navires, on aide à la survie des baleines. On diminue, en effet, le risque de collision, tout en affaiblissant les facteurs de stress de ces animaux, qui les rendent sensibles à certaines pathologies. Cependant, cela ne règle pas tous les problèmes. Il va falloir attendre le résultat des autopsies pour connaître les causes exactes de mortalité des baleines noires. Il se peut que certains animaux aient été victimes d'infections virales ou bactériennes. La mise en place de zones protégées dans certaines parties du golfe du St-Laurent pourrait aussi aider à la survie de cette espèce. C'est important également d'adopter des mesures communes avec les États-Unis, où ces baleines séjournent une partie de l'année.

Pourquoi sait-on si peu de choses sur la baleine noire?


C'est vrai que les informations manquent sur ce mammifère marin, qui est d'ailleurs le plus menacé sur la planète, car sa population est très peu nombreuse. Paradoxalement, il faut souvent attendre que les animaux meurent pour les étudier de près et évaluer leur état de santé. En effet, plusieurs chercheurs hésitent à aller capturer des baleines noires ou à effectuer des prélèvements sur ces animaux vivants, étant donné le petit nombre d'individus. Ce type de manipulations dans la nature demande, en effet, de s'approcher très près des baleines. La pose de petites sondes fournissant des informations sur la plongée ou la localisation géographique des baleines peut provoquer du stress chez les représentants de cette espèce déjà en voie d'extinction. En plus, la baleine noire n'est pas très féconde. Les femelles deviennent matures seulement à l'âge de 10 ans, comparativement à 4 ans chez le béluga, et elles ont un baleineau seulement aux trois ou cinq ans. Le taux de remplacement de la population reste donc assez bas. En outre, ces baleines s'alimentent la bouche ouverte, ce qui ralentit leur nage à la surface. Lorsqu'elles se trouvent sur le côté, elles voient mal et n'arrivent pas à repérer les obstacles potentiels, comme les navires, afin de les éviter rapidement.

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