Chroniques

Trois questions à François Anctil

Sur le manque de financement pour dépolluer les Grands Lacs

Par : Pascale Guéricolas
Dans son premier budget déposé le 16 mars, le président Trump a coupé des ressources importantes liées à la lutte contre la pollution des Grands Lacs. L'Agence américaine de protection de l'environnement ne subventionnera plus la restauration de l'écosystème de cette immense réserve d'eau douce, autour de laquelle vivent 40 millions de personnes.  François Anctil, professeur au Département de génie civil et de génie des eaux et spécialiste en hydrologie, s'inquiète des conséquences possibles de cette décision politique.

Comment le Canada doit-il interpréter le désengagement de son partenaire américain dans la lutte contre la dépollution des Grands Lacs?


Pour la diplomatie canadienne, c'est un coup dur. Depuis 1912, le Canada et les États-Unis partagent une entente de gestion des Grands Lacs, qui a mené à la création de la Commission mixte internationale. Cet organisme veille sur les eaux de cette région ainsi que sur les bassins versants transfrontaliers. La dépollution des Grands Lacs constitue une part importante des actions menées. En 1969, l'incendie qui a pris naissance dans les immondices d'une rivière très polluée par les rejets industriels, près de Cleveland en Ohio, non loin du lac Érié, a suscité une véritable prise de conscience de la situation de cette immense réserve d'eau douce. Trois ans plus tard, le Clean Water Act, la loi contre la pollution des eaux, était adopté. Aujourd'hui, en choisissant de ne plus investir dans la lutte contre la pollution, le gouvernement américain envoie un drôle de signal aux industries installées au bord des Grands Lacs. Bien sûr, il existe des lois pour empêcher les rejets de polluants dans l'eau. Cependant, encore faut-il avoir les moyens de les appliquer. Si les organismes de surveillance n'ont plus de ressources pour agir, cela pourrait nuire à leur action.

Quelles conséquences pourrait avoir ce désinvestissement pour la portion canadienne des Grands Lacs et le fleuve Saint-Laurent, qui y prend sa source?


Dans un premier temps, cela ne devrait pas toucher le niveau d'eau du fleuve. Par contre, la qualité de l'eau ne va pas s'améliorer si les programmes mis en place pour lutter contre la pollution cessent du jour au lendemain du côté américain. Il faut bien comprendre qu'il s'agit d'un combat à long terme. Par exemple, on sait que le secteur de Hamilton Harbour, près de Toronto, a subi pendant de longues années les effets des rejets des aciéries. Les sédiments sont donc chargés de polluants. Restaurer l'écosystème prend beaucoup de temps. Il a d'abord fallu déterminer les zones les plus polluées avant d'établir des priorités et d'effectuer différentes interventions. De plus, ce sont souvent de petits organismes locaux, avec des bénévoles, qui interviennent dans les Grands Lacs. Ils ont besoin des subventions des gouvernements pour protéger l'érosion des côtes ou pour maintenir des zones de nidification pour les oiseaux. Couper dans ce type de budget, c'est une décision idéologique, car le travail de restauration des écosystèmes est loin d'être terminé. En essayant d'épargner de l'argent à court terme, on s'attaque à la qualité de l'eau potable et à la qualité de l'environnement.

À la fin du mois de février, une étude menée par Louis Bernatchez, du Département de biologie, annonçait l'arrivée, en provenance des Grands Lacs, de la carpe de roseau dans le fleuve Saint-Laurent. Le phénomène des espèces envahissantes pourrait-il s'accentuer si la lutte contre la pollution s'essouffle?


Il est certain que la lutte contre l'invasion de la carpe asiatique ou d'une autre espèce demande un financement. Il faut notamment pouvoir suivre l'évolution de sa progression, intimement liée à la qualité de l'eau. Vous vous souvenez sans doute du cas de la moule zébrée. On la soupçonne d'avoir envahi les Grands Lacs et le Saint-Laurent en utilisant l'eau de ballast des navires (les cargos mettent de l'eau dans leurs cales pour stabiliser leur flottaison, NDLR). Les autorités ont mis en place des mécanismes pour gérer les rejets des eaux de lest. Encore faut-il pouvoir contrôler le fait que la procédure soit bien suivie. Lorsque l'organisme de surveillance de l'environnement reçoit moins d'argent, cela ouvre la porte à ceux qui veulent tricher. Au risque d'être accusé de prophète de malheur, on peut aller plus loin. La prochaine fois, le président Trump va-t-il s'engager dans l'exportation de l'eau des Grands Lacs vers la Californie, par exemple? Depuis 2005, les huit États américains de cette région ont une entente, supervisée par le gouvernement fédéral, qui interdit ce type de détournement. Est-ce que cette entente pourrait être remise en question?

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