Chroniques

Trois questions à Francesco Cavatorta

Sur la situation de la ville d'Alep

Par : Pascale Guéricolas
Depuis deux semaines, les 250 000 habitants de la partie est d'Alep subissent d'intenses bombardements, soutenus par l'aviation russe, qui ont fait des centaines de morts. Le Conseil de sécurité de l'ONU ne parvient pas à faire cesser les hostilités. Pour la cinquième fois depuis 2011, les Russes ont opposé leur veto aux résolutions demandant l'arrêt des combats. Le professeur au Département de science politique Francesco Cavatorta, qui a vécu en Syrie durant plusieurs années, fournit des explications.

Pourquoi les Russes soutiennent-ils autant l'offensive de l'armée syrienne sur Alep?


Depuis le début de la révolte contre le président syrien Bachar Al-Assad, en 2011, les Russes misent sur la survie de ce régime, avec lequel ils entretiennent une alliance de longue date. Il y a un an, ils se sont même engagés militairement aux côtés du gouvernement syrien. La bataille d'Alep fait partie des objectifs de leur politique étrangère. La Russie veut démontrer que les Occidentaux ne peuvent pas faire tout ce qu'ils veulent sur la scène internationale. Autrement dit, Moscou veut prouver qu'elle est redevenue une force incontournable. L'engagement en Syrie joue également un rôle dans leur politique intérieure. Les autorités russes ont très peur que le mouvement islamiste ne s'étende chez eux et elles lui envoient ainsi un message. Il faut aussi comprendre que l'imposition d'un cessez-le-feu, négocié à des milliers de kilomètres, n'a rien de facile. Il apparaît un peu naïf de penser que des discussions menées très loin d'Alep vont avoir des répercussions immédiates sur place. Les milices et les divisions de l'armée font bien ce qu'elles veulent. Sans oublier les seigneurs de guerre (c'est-à-dire des chefs miliciens, NDLR), qui contrôlent des portions de territoire. Les dynamiques sur le terrain sont très complexes.

Quelles forces militaires les Occidentaux devraient-ils appuyer pour mettre fin à cette guerre civile alors qu'ils ne font pas confiance aux rebelles?


Il faudrait d'abord qu'ils décident de l'objectif politique à atteindre en Syrie, puis des moyens à déployer pour y arriver. Malheureusement, les Occidentaux n'ont pas encore pris de décisions, contrairement aux Russes dont l'action se révèle très cohérente depuis le début. Du côté occidental, est-ce qu'on veut la fin des hostilités en laissant Bachar Al-Assad gagner? Ou alors préfère-t-on intervenir massivement pour obliger le président syrien à partir, en détruisant son armée? Dans ce cas, il faut que les gouvernements occidentaux s'engagent dans un combat presque direct contre les Russes. En fait, les alliés ont mal analysé la situation syrienne et la position canadienne illustre bien cette incohérence. D'un côté, le gouvernement annonce la fin des bombardements. De l'autre, il entraîne les Kurdes. Quelqu'un a-t-il pensé que la Turquie, un allié de l'OTAN, va sans doute combattre ces mêmes Kurdes? Paris, Washington, Londres ou Ottawa réagissent aux derniers événements plutôt que de poursuivre un objectif ultime, réfléchi depuis plusieurs années. Pendant les premiers mois de la révolte, les Occidentaux auraient peut-être pu s'asseoir avec Bachar Al-Assad et l'opposition pour trouver une solution. Or, ces négociations n'ont jamais eu lieu et aujourd'hui, l'Occident n'a plus d'alliés possibles sur le terrain.

Est-ce qu'il y a un risque de partition de la Syrie à la suite de la guerre civile?


La communauté internationale ne veut pas entendre parler de partition ou de création de nouveaux états. Pourtant, même si la souveraineté syrienne est reconnue sur la totalité du territoire, plusieurs zones et régions du pays s'avèrent presque ou totalement indépendantes depuis plusieurs années. Les Kurdes gèrent leur territoire de façon autonome. Le régime Assad contrôle sa zone, tout comme les milices et les groupes armés. Dans les faits, la Syrie est déjà émiettée. Revenir à une souveraineté semblable à celle du début de la guerre civile me semble extrêmement compliqué. D'autant plus que ce conflit a pris une dimension internationale. Les pays voisins de la Syrie s'y sont vraiment impliqués et tentent d'y trouver leur propre intérêt. Les Turcs, par exemple, combattent à la fois l'État islamique et les Kurdes. Ces derniers luttent contre l'État islamique, tout en négociant quasiment une trêve avec les troupes de Bachar El-Assad, auxquelles ils s'opposaient au départ. De son côté, l'Irak espère rétablir la souveraineté sur son territoire, en aidant le gouvernement syrien avec l'appui de ses milices chiites. Après cinq ans de conflit en Syrie et 13 ans en Irak, la souveraineté étatique a donc été grandement modifiée.

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