Chroniques

Trois questions à Dan Furukawa Marques

Sur les incendies en Amazonie

L'augmentation des feux de forêt au Brésil, dont la moitié en Amazonie, provoque une vague d'inquiétude à travers le monde. Selon certaines statistiques, le rythme du défrichement a doublé depuis l'arrivée au pouvoir du président Jair Bolsonaro. Plusieurs accusent les multinationales de mettre à mal cet écosystème fragile pour accroître les exportations de viande vers l'Asie et l'Europe, sans parler des céréales. Voici l'analyse de Dan Furukawa Marques, professeur au Département de sociologie, et Brésilien d'origine.

Pourquoi la forêt brûle-t-elle?


Tous les feux qui ont lieu sur des réserves autochtones, sur des aires protégées par les agences fédérales ou dans la forêt ont des causes humaines. Il s'agit du défrichement par brûlis, qui consiste à mettre le feu à des terres pour les nettoyer ou créer de nouvelles parcelles. Les grandes compagnies s'approprient ensuite ces terrains pour cultiver des céréales ou faire pâturer des animaux. Le nombre de feux a considérablement augmenté cette année (une augmentation estimée à 84% par rapport à la même période l'an dernier, NDLR), car le président Jair Bolsonaro considère l'Amazonie essentiellement comme une ressource économique. Le président brésilien est un climatosceptique, c'est-à-dire qu'il ne croit pas aux changements climatiques. Il voulait se retirer de l'Accord de Paris sur le climat. Il a aussi assoupli la règlementation et la surveillance autour des feux. Le gouvernement brésilien a coupé les subventions à plusieurs agences chargées de faire respecter les règles autour de ces incendies volontaires et il a même failli abolir le ministère de l'Environnement. On voulait fusionner ce dernier au ministère de l'Agriculture. Au début du mois d'août, le directeur de l'Institut national de recherche spatiale a été limogé, alors qu'il signalait une forte augmentation des feux cette année.

Quel rôle économique jouent ces incendies?


Une fois dévastées par le feu, environ 65% des terres deviennent des pâturages, que les grandes entreprises agroalimentaires s'approprient illégalement. Le Brésil se classant comme l'un des premiers exportateurs de viande au monde, les intérêts économiques autour des incendies semblent très clairs. Au Brésil, trois entreprises géantes dominent le marché de l'agroalimentaire, JBS-Friboi, Marfrig Alimentos et Minerva. Elles contrôlent toute la filière, de l'élevage jusqu'à l'emballage, en passant par la distribution et l'abattoir. Elles traitent aussi du porc et du poulet, qu'elles exportent beaucoup en Asie, mais aussi partout dans le monde. Ces grands conglomérats bénéficient de l'appui de Bolsonaro pour s'approprier des terres en Amazonie. Il y a quelques jours, de grandes manifestations ont pourtant eu lieu à travers le Brésil pour protéger la forêt. Le sort de l'Amazonie touche tout le monde. Pour la première fois, les sondages montrent que 55% de la population désapprouve les politiques du président. Certains électeurs regrettent même d'avoir voté pour lui. Son cercle électoral semble aujourd'hui se concentrer autour des purs et durs.

Selon vous, les pays limitrophes à la forêt amazonienne pourraient-ils intervenir pour mieux la protéger?


Je ne pense pas. Chacun a ses problèmes. La Bolivie combat elle aussi des incendies en Amazonie. Leur fumée a même envahi Sao Paulo il y a quelques jours. En plus, il s'agit d'un gouvernement de gauche, donc opposé en principe à Bolsonaro. La Colombie et le Pérou, qui partagent aussi cette grande forêt, ont des dirigeants de droite. Sans parler du Vénézuéla, qui a ses propres difficultés. Il semble donc très improbable que les pays d'Amérique du Sud s'entendent pour agir en concertation sur ce territoire. De toute façon, il faut bien comprendre que cette question des incendies dépasse largement les États qui se partagent cette zone géographique. Ce phénomène illustre la dépendance de tous les pays du monde au système alimentaire mondial. Ce système se base sur l'exploitation des ressources et la dépossession des terres des paysans. Au Brésil, par exemple, 1% de la population détient 46% des terres agricoles. La demande en agrocombustibles, dont on pense qu'ils sont moins polluants, favorise la monoculture du soya ou du maïs. Tout comme l'accroissement du marché du bétail, qui nécessite beaucoup de céréales pour son alimentation. Certains champs brésiliens, vus du ciel, ressemblent à des océans sans fin par leur étendue. Tout cela contribue à une économie globale de plus en plus financière, toujours plus éloignée des aliments eux-mêmes.




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