Chroniques

Trois questions à Claude Rouillard

Sur le Fentanyl

Au Canada, la santé publique et la police s'inquiètent de l'augmentation fulgurante des décès causés par la consommation d'opiacés et notamment de Fentanyl, une drogue extrêmement puissante. En Alberta, plus de 400 décès seraient liés à ce médicament et à ses dérivés depuis deux ans. Pour s'attaquer à ce fléau, la Colombie-Britannique vient de mettre en place un plan d'urgence et l'Ontario pourrait bientôt lui emboîter le pas. Voici les explications du narco-pharmacologue Claude Rouillard, professeur au Département de psychiatrie et de neurosciences.


Qu'est-ce que le Fentanyl exactement?


Conçu dans les années 1960, ce médicament a surtout été utilisé à des fins thérapeutiques à partir des années 1990 pour le traitement des douleurs chroniques. À cette époque, le Fentanyl commence à être vendu sous forme de timbre transdermique, qui libère le médicament sous la peau de façon continue pendant 24 à 72 heures. Au début des années 2000, certains découvrent son utilisation comme drogue d'abus, en récupérant le principe actif pour le fumer ou le «sniffer». Des laboratoires clandestins en produisent aujourd'hui sous forme de poudre, qui peut être avalée ou injectée. À faible dose, le médicament enlève la douleur et les sensations désagréables. Il suffit cependant d'en consommer juste un petit peu plus pour obtenir une sensation d'euphorie et de plaisir très intense pendant 45 secondes à une minute. Un effet euphorisant survient ensuite pendant quelques heures. Le problème, c'est que la marge entre l'effet recherché et le risque de surdose est extrêmement faible. Un simple excès de 50 mg peut tuer.


Quelles répercussions a l'arrivée de ce médicament sur le marché de la drogue?


Pour l'instant, le marché des amphétamines domine toujours dans la rue. Cependant, la consommation d'opiacés pourrait augmenter dans les mois ou les années à venir. En effet, les profits s'avèrent extrêmement élevés pour les organisations criminelles, qui vont fort probablement tout tenter pour l'introduire sur le marché. Il faut savoir que les trafiquants peuvent gagner plusieurs millions de dollars avec un seul kilo de Fentanyl, qui permet de produire 10 000 tablettes vendues à 20$ chacune. Le trafic, qui a pu passer par le circuit des pharmacies au début, dépend maintenant de la production de drogue d'abus. Quelques laboratoires ont déjà été démantelés au Canada, et des pays comme la Chine en produisent en grande quantité et l'expédient à l'étranger. C'est assez facile à faire passer dans de petits colis, car l'agence des douanes n'ouvre pas les paquets de moins de 30 grammes. Or, 30 grammes, cela représente 300 doses de drogues à 100 mg. Avec le Fentanyl, les consommateurs d'héroïne disposent désormais d'une drogue puissante, beaucoup moins chère et qui n'a pas besoin d'être injectée par intraveineuse. De plus, des patients devenus dépendants des opiacés après avoir été traités pour des douleurs chroniques découvrent le Fentanyl. Ils trouvent cette drogue extraordinaire, car elle soulage tous leurs symptômes. Ils vont alors l'utiliser comme drogue d'abus. D'ailleurs, certaines villes canadiennes imposent aux patients de ramener leurs timbres vides de Fentanyl à la pharmacie avant d'en obtenir d'autres, pour éviter que certains ne récupèrent les traces laissées dans les enveloppes pour les fumer.


Comment expliquer cette dépendance des malades aux médicaments opiacés?


On se penche rarement sur les effets à long terme des médicaments. Il a fallu plus de 50 ans pour constater que les benzodiazépines, comme le Valium, pouvaient générer de sévères problèmes de dépendance. Dans les années 1960, on les considérait comme des substances miracles, sans aucun effet secondaire. C'est le même phénomène pour les opiacés. Autrefois, on les prescrivait pour soulager les douleurs très sévères et pour une durée limitée. Puis, au milieu des années 1990, l'industrie pharmaceutique a beaucoup publicisé l'efficacité de ces médicaments et élargi leur champ d'utilisation. Les opioïdes de moyenne puissance comme l'Oxycontin (un antidouleur, NDLR) ont fait leur apparition dans l'arsenal thérapeutique pour des problèmes mineurs et pour une longue période. Au fil du temps, on a créé une génération de patients qui a développé une dépendance physique et psychologique à ces opioïdes. Cela inquiète beaucoup l'Association médicale américaine, qui a resserré ses critères pour la prescription de ces médicaments. C'est vraiment le sujet de l'heure en santé publique, surtout dans l'Ouest canadien.

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