Chroniques

Trois questions à Aladji Diop

Sur les menaces à la démocratie au Sénégal

Au Sénégal, le mouvement d’opposition M23 réclame le départ du président sortant Wade, ainsi que celui de son ministre de l’Intérieur. La police a réprimé violemment ceux qui s’opposent à ce que le dirigeant brigue un troisième mandat, et plusieurs personnes sont mortes. Du jamais vu dans un pays qui se présente comme un modèle de démocratie, comme l’explique le sociologue et démographe sénégalais Aladji Diop, assistant de recherche au Groupe interuniversitaire d’études et de recherches sur les sociétés africaines (GIERSA).

Q  Quelles sont les origines du mouvement actuel d’opposition au président sortant?

R  En 2000, quand le président Wade arrive à la tête du Sénégal, lui a qui a été le principal opposant aux présidents Senghor et Diouf, il met en pratique une de ses promesses électorales en abolissant la constitution de 1963. Votée à 94 % en 2001, la nouvelle constitution stipulait dans l’article 27 que le mandat du président de la république serait de cinq ans, renouvelable une fois. Cette nouvelle constitution ne pouvait être modifiée que par voie référendaire, ce qui n’a pas été le cas. À plusieurs reprises, elle a été révisée, mais les Sénégalais n’ont jamais réagi violemment, même s’ils l’ont déploré dans la presse, car le président Wade était toujours en état de grâce pour la population.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est un projet de loi, présenté le 23  juin 2011, qui instaurait le ticket de l’élection simultanée du président et du vice-président de la république au suffrage universel. Il suffisait au premier tour d’obtenir 25 % des suffrages exprimés pour l’emporter, ce qui, aux yeux des gens, revenait à éviter le deuxième tour. C’est ainsi véritablement que la société civile, les jeunes et le mouvement  Y’en a marre, certains partis d’opposition ont dit que cela ne passerait pas. Il y a eu des émeutes dans la capitale et dans d’autres villes, et le président Wade a dû retirer son projet de loi. Pour les gens, ce n’était pas suffisant, car ils s’opposaient à sa nouvelle candidature, même les jeunes qui l’ont porté au pouvoir en 2000 et sont dégoûtés par les pratiques du président Wade. L’opposition s’est fédérée avec le mouvement M23.

Q  Peut-on faire un parallèle entre le désir de changement des Sénégalais et le Printemps des pays arabes?

R  Les peuples arabes ont été pendant très longtemps sous le joug de régimes autoritaires. Ceux qui aspiraient à la démocratie se sont donc soulevés. Au contraire, au Sénégal, on a une longue tradition démocratique et de liberté d’expression, les femmes ont pu voter dès 1945. Interpellé sur la question du printemps arabe, le président Wade a dit que les Égyptiens n’ouvrent la bouche que chez le dentiste, alors que les Sénégalais ne la ferment que pour dormir!

Il est vrai cependant que les droits de l’homme ont été bafoués avec lui puisque des hommes politiques et des journalistes ont été emprisonnés, avant d’être libérés. Cela reste quand même difficile de comparer le combat des Arabes contre un système mis en place depuis une cinquantaine d’années, alors que chez nous, nous combattons un régime qui veut s’éterniser. Et même si la police réagit violemment, les gens dénoncent le régime. Dans ce cas, c’est surtout l’usure du pouvoir que les gens dénoncent.

Q  Le mouvement d’opposition peut-il faire tache d’huile dans la région?

R  Le Sénégal a toujours été un modèle de démocratie en Afrique, et même dans le monde. C’est nous qui avons inspiré des pays comme le Mali où le président Konaré n’a pas essayé de se présenter après ses deux mandats. La Guinée est à l’ère de la démocratie pour la première fois depuis son indépendance 1958, même s’il y a eu des violences durant la campagne électorale. Moi je pense que cela va donner des leçons aux gouvernements de la sous-région. Ils vont être beaucoup plus à l’écoute de leur peuple, et surtout respecter leur constitution. 

On ne peut pas comprendre qu’un homme comme le président Wade, qui vient de faire un mandat de 7 ans et un autre de 5 ans, dise que son premier mandat ne compte pas. C’est dommageable pour toute l’Afrique venant de quelqu’un qui a été un modèle pour toute une génération. Le Sénégal fait un retour en arrière en tombant dans la violence. Même en février 1988 alors qu’Abdou Diouf a enfermé ses principaux opposants la nuit du résultat élections, il n’y a jamais eu mort d’homme, comme nous le vivons aujourd’hui. Jusqu’à présent, cela semblait impensable dans ce pays.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas

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