Arts

Notre-Dame, prise deux

Deux experts de l'Université Laval s'interrogent sur la façon de reconstruire ce bâtiment mondialement connu

Par : Pascale Guéricolas
L'incendie spectaculaire qui a ravagé la structure et la charpente de Notre-Dame de Paris lundi a provoqué un raz-de-marée mondial d'émotions. Cette vague de sympathie dépasse largement l'intérêt architectural de cet édifice religieux selon Didier Méhu. «D'autres cathédrales comme celle de Chartres, de Bourges ou de Reims en France témoignent d'innovations architecturales intéressantes, note ce spécialiste de l'art gothique, sans parler des immenses cathédrales anglaises. Cependant, Notre-Dame occupe une place particulière dans l'imaginaire, en partie grâce à son lien avec l'histoire de France, qu'elle soit monarchiste ou républicaine.»

Les différents rois y célébrèrent les grands moments de leur règne bien sûr, mais c'est aussi ce lieu que choisit Napoléon pour se proclamer empereur ou la République pour y enterrer ses présidents, François Mitterrand compris. Pourtant, c'est peut-être la littérature qui lui donne véritablement ses lettres de noblesse, selon le professeur en histoire de l'art. «Avant Victor Hugo et son célèbre roman Notre-Dame de Paris, peu de gens s'intéressaient à l'architecture médiévale, rappelle-t-il. Or, l'auteur en a fait un personnage central de son œuvre, la seule cathédrale qu'on appelle simplement par son nom, Notre-Dame.»

Dès lors, la cathédrale épouse les humeurs artistiques du temps. L'architecte Viollet-le-Duc la restaure à partir de 1843 en y imprimant la vision très romantique du gothique de l'époque. D'où la célèbre flèche, qui a sombré dans les flammes lundi, dont l'inspiration viendrait de celle de la cathédrale d'Orléans, bâtie 600 ans après Notre-Dame. Sans oublier les gargouilles cornues, mainte fois photographiées. Cet immense vaisseau de pierre, posé sur l'île de la Cité, devient d'ailleurs une véritable icône photographique dès 1850. La Commission des monuments historiques de France choisit en effet cet édifice pour lancer sa première campagne de classement, ce qui s'accompagne d'une série de photos diffusées dans toute l'Europe.

Cette omniprésence de la cathédrale dans l'imaginaire collectif explique sans doute l'ampleur de l'émotion suscitée par l'incendie. Elle va aussi jouer un rôle dans sa reconstruction. «Les choix de restauration dépendent en grande partie des valeurs d'une certaine époque, fait remarquer Didier Méhu. Il va donc falloir choisir de reconstruire à l'identique ou de témoigner du passage du temps.» Une interrogation que partage également Tania Martin. «Avec cet incendie, nous venons tous de vivre un deuil; nous sommes sous le choc, témoigne la responsable de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine religieux. Nous devons peut-être prendre du recul et réfléchir au type de construction que l'on souhaite plutôt que de rebâtir rapidement à l'identique.»

Selon cette spécialiste, il est nécessaire de s'interroger sur les valeurs de ce bâtiment avant de se lancer tête baissée dans une reproduction aux allures factices. Comment peut-on témoigner de sa longue histoire de construction et de reconstruction? Que représente Notre-Dame? Une simple attraction pour des touristes en mal de monuments à photographier? Un lieu de culte? Un musée vivant? À vouloir brûler les étapes pour effacer les traces de l'incendie de lundi, on risque peut-être de se retrouver avec un bâtiment qui ne serait qu'un simulacre de cette icône de pierre.

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