Arts

Le mur du son

La Galerie des arts visuels présente jusqu'au 22 mars une exposition fort singulière inspirée d'une note reprise à l'infini

Par : Yasmine Berthou
Dinosaure assoupi? Cloporte géant? Dunes? La Galerie des arts visuels expose une curieuse œuvre d’art. Cette sculpture massive et très organique, fruit d’un long travail portant sur l’architecture du son, est signée Charles Stankievech, artiste multidisciplinaire issu de la maîtrise en arts visuels de l'Université Concordia et aujourd'hui professeur d'art à Dawson City, au Yukon. L'étrange sculpture, intitulée Trimbal, forme taillée dans le feutre brun, représente une onde sonore et constitue le point d’ancrage de l'exposition «Plus qu’une surface, less than a volume». Pour l’accompagner, une note de piano claque à intervalle régulier et enrobe la galerie de son étrange sonorité.
   
«Charles Stankievech a une vision très large de la dimension sonore, précise d’entrée de jeu Lisanne Nadeau, directrice de la galerie. Son principal intérêt porte sur le son et le lien que celui-ci entretient avec l’architecture.» Comme toutes les œuvres exposées, Trimbal fait partie d’une réflexion entamée par Charles Stankievech au cours d’un séjour en Italie. Il y découvre l’étrange histoire du compositeur et pianiste Giacinto Scelsi, né en 1905. Ce dernier, pour soigner une grave dépression, s’était assis à son piano pour y jouer une note, une seule, des heures durant. Une note reprise à l’infini. À force de taper machinalement sur son clavier, l’homme sortit de son tourment. Fasciné par ce récit, Charles Stankievech décide d’explorer l’architecture de la sonorité. «Il était dépressif et mélancolique et s’est mis à méditer sur la modulation de cette note et à en entrevoir toutes les couleurs, toutes les possibilités sonores provoquées par les vibrations, résume-t-il. Cela peut sembler ridicule d’écouter une seule note, mais, à force de répétition, on arrive à sculpter ce son.»
   
L’artiste sait de quoi il parle puisqu’il a commencé ce travail en s’asseyant à un piano pendant 11 heures consécutives pour jouer de façon répétitive une seule note (una sola nota). Performance dont la Galerie diffuse la dernière heure, en image et en son. Était-ce un do, un ré ou un mi? Stankievech ne s’en souvient plus et cela n’a guère d’importance. Seule certitude, le piano ancien et désaccordé, longtemps utilisé pour des traitements de musicothérapie, se trouvait dans une vieille église désaffectée datant du 13e siècle située quelque part en Vénétie et transformée pendant un temps en asile.
   
«Lorsqu’on émet un son, il est sculpté par la pièce dans laquelle on se trouve. Un même son n’aura pas la même sonorité dans cette galerie ou dans une usine désaffectée, explique l’artiste. J’ai voulu donner corps à ce phénomène en permettant une visualisation du son.» Il a donc fait numériser la note sur un ordinateur pour qu’elle devienne une forme. Lorsque le visiteur regarde Trimbal de côté, c’est donc les fréquences de la note qu’il observe. S’il pouvait l’observer vue du ciel, c’est son amplitude qui apparaîtrait. Pour Stankievech, il ne s’agit pas tant de vouloir rentre visible la note de musique, mais plutôt d’exprimer l’espace du son. Pour que ce son sculpte l’architecture. «Trimbal constitue une sorte de photographie du son à l’instant ou il est émis.»
   
Un cheminement qu’il a reproduit à l’inverse dans son œuvre Horror Vacui. Ici, une cloche de verre centenaire récupérée dans un laboratoire scientifique et une série de morceaux de musique pop diffusés à l’intérieur de cette cloche hermétiquement fermée. «J’ai enregistré l’évolution de la sonorité dans la cloche au fur et à mesure qu’elle se remplissait du son émis par la musique», confie l’artiste. La cloche, d’abord vide, sculpte la musique au fil de sa diffusion et entraîne une transformation de sa fréquence. De cette nouvelle dimension de l’acoustique résulte un morceau de «musique» méconnaissable, un gémissement aigu et irrégulier que Stankievech a fait graver sur un disque 33 tours collector.
   
Lisanne Nadeau croit que Stankievech, jeune artiste trentenaire, est promis à un grand avenir. «Nous visons dans une société qui prône l’hégémonie de la vision, lance-t-elle, et il tente d’explorer autre chose où le sens le plus important serait non plus celui du visible mais celui du son. La dimension sonore qu’il propose s’inscrit dans une autre façon d’envisager le monde.» D’ailleurs, si ses œuvres sont bel et bien visibles, Stankievech souhaite apparaître à visage couvert. En guise d'explication, il avoue candidement que son visage n’apporterait rien de plus à ses œuvres.
   
La Galerie des arts visuels est située au 295, boulevard Charest Est et est ouverte du mercredi au dimanche, de 12 h à 17 h.

Université Laval

2325, rue de l'Université
Québec (Québec) G1V 0A6

Téléphone: 418 656-2131 1 877 785-2825

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