Arts

Champlain le révisionniste

Dans un ouvrage publié aux Presses de l’Université Laval, l’historien Mathieu d'Avignon s’attaque au mythe du père unique de Québec et de la colonie d’alors

Par : Pascale Guéricolas
«Pour qui Champlain écrit-il? Il écrit tout d’abord pour les grands de la cour. […] Manifestement, il écrit aussi pour servir ses propres intérêts. Toujours, il écrit pour se faire valoir et acquérir une visibilité et une crédibilité.» Ces quelques phrases extraites de la conclusion du livre de Mathieu d’Avignon, Champlain et les fondateurs oubliés (PUL) résument bien la pensée de ce jeune historien, titulaire d’un doctorat de l’Université Laval. Sa thèse porte sur une lecture attentive des récits de voyage qu’a publiés Samuel de Champlain en 1603, 1613 et 1619, et surtout sur les transformations que l’auteur fait subir à ces textes en 1632, dans un récit exclusif sur la fondation de Québec et de la Nouvelle-France. En comparant les versions, Mathieu d’Avignon en vient à déboulonner un mythe, celui de Champlain père unique de Québec et de la colonie d’alors. Un mythe d’ailleurs que le principal intéressé a grandement contribué à construire lui-même avec l’aide des historiens du 19e siècle et de leurs successeurs du 20e siècle.
   
Assurément, la mémoire est une faculté qui oublie chez Champlain lorsqu’il revient sur ses récits de voyage dans le Nouveau Monde. De fil en aiguille, par exemple, l’alliance avec les Montagnais scellée à Pointe-Mathieu, non loin de Tadoussac, en 1603, diminue d’importance, pour quasiment ne plus être mentionnée. Même chose pour le principal artisan de cette entente, François Gravé, qui négocie au nom d’Henri IV avec le grand chef Anadabijou. Un oubli de taille, selon Mathieu d’Avignon. «C’est pourtant François Gravé du Pont qui initie Champlain à la diplomatie et à la façon de conclure des alliances avec les Amérindiens, souligne l’historien. En plus, si les Montagnais n’avaient pas donné l’autorisation aux Français de s’établir en 1603 sur leur territoire, la fondation de Québec aurait sans doute été retardée. Elle aurait eu lieu probablement plus tard.» Et l’auteur de rappeler l’aide primordiale qu’apportent les autochtones aux nouveaux arrivants pour survivre l’hiver ou simplement se déplacer dans la nature sauvage. Cette collaboration se fait d'autre part entre partenaires égaux, sans que les autochtones aient l’air de subalternes par rapport à d’éventuels conquérants.

Paris vaut bien une messe
Autre changement de taille selon la date des récits de Champlain: sa fibre religieuse. Au début, il semble partager la foi protestante de son patron, Pierre Dugua, principal argentier des expéditions en Nouvelle-France et lieutenant général du roi en Nouvelle-France de 1603 à 1612. Au fil du temps et des changements à la cour, le fils de Brouage préfère mettre en avant sa ferveur catholique, surtout lorsqu’il tente de convaincre Louis XIII et Richelieu de lui redonner le commandement des colonies alors qu’en 1629, Québec vient de tomber entre les mains des frères Kirk. À ce moment-là, il n’a de cesse d’insister sur les erreurs des protestants qui ont participé aux précédentes expéditions. Pour l’auteur de Champlain et les fondateurs oubliés, la religion joue un grand rôle dans le statut de vedette conféré à ce personnage par les historiens depuis trois siècles. «Il aurait été inconcevable pendant longtemps qu’un protestant comme Pierre Dugua ait pu participer à la fondation de Québec, analyse-t-il. C’était clairement une forme de déni. Même aujourd’hui on ne veut pas reconnaître qu’exclure les protestants, les esclaves africains et les Amérindiens de l’histoire de la Nouvelle-France a constitué une erreur.»
   
À entendre Mathieu d'Avignon, cette vision tronquée du passé se perpétue dans les fêtes actuelles du 400e qui ont choisi, par exemple, par le thème de la rencontre, d’associer les Hurons et non les Montagnais aux célébrations. Un anachronisme en quelque sorte, puisque les Hurons n’arrivent à Québec que plusieurs années après sa fondation, autour de 1650. Sans vouloir dénier un rôle très important à Champlain dans la fondation de Québec, l’historien aurait aimé que l’on saisisse l’occasion de débattre l’implication d’autres personnages dans cet événement, à savoir Pierre Dugua, les Montagnais, mais aussi François Gravé. «L’histoire d’une ville n’est pas l’affaire d’un seul homme, c’est plutôt un travail d’équipe, constate le jeune homme. Champlain a réussi à s’imposer à travers les siècles par ses écrits qui lui ont permis de passer à la postérité et de se donner le beau rôle. Il ne faut pas oublier qu’il a été seul à écrire pour l’administration coloniale pendant trente ans…»

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