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Cent ans plus tard, Proust séduit encore

L’écrivain décédé le 18 novembre 1922 attire toujours les foules et fait encore l’objet de recherches

Par : Manon Plante

Monument de la littérature française, Marcel Proust a laissé une œuvre colossale et magnifique qui est aujourd’hui lue, relue et encore relue. À notre époque, où règne la brièveté des 140 caractères, il peut paraître étonnant que tant de lecteurs se laissent encore bercer par ces phrases interminables qui ressuscitent le souvenir de Swann, d’Odette, d’Albertine et de tant d’autres.

Pourtant, À la recherche du temps perdu n’a visiblement pas perdu de son attrait. L’événement Proust retrouvé, qui s’est tenu les 12 et 13 novembre au Musée national des beaux-arts de Québec et au Palais Montcalm, a attiré une foule nombreuse. Organisée par l’avocat Marc Bellemare, la rencontre, qui a été un grand succès, visait à saluer le legs du célèbre écrivain. Des personnalités connues telles que l’ancien premier ministre Lucien Bouchard, président d’honneur de ce rendez-vous, le metteur en scène Robert Lepage et la comédienne Sylvie Moreau ont offert de touchants témoignages de leur relation avec Proust. À cette occasion, les Violons du Roy ont aussi offert un concert d’airs de contemporains de l’auteur.

L’événement a également donné l’occasion à deux professeurs du Département de littérature, théâtre et cinéma de faire découvrir à un large auditoire quelques éléments de leurs recherches sur Proust. Guillaume Pinson, professeur de littérature, et Jean-Pierre Sirois-Trahan, professeur de cinéma, ont respectivement prononcé les conférences «Marcel Proust, arts et mondanités» et «Marcel Proust et les images en mouvement».

En ce jour du 100e anniversaire de décès de Proust, pourquoi ne pas vous présenter ces deux spécialistes, qui ont accepté de faire le point sur l’enseignement et la recherche sur Proust à l’Université Laval.

Guillaume Pinson et la mondanité proustienne

La société que dépeint Proust dans À la recherche du temps perdu est une élite oisive, avide de mondanités et désireuse de préserver sa position sociale. Un économiste et sociologue américain, Thorstein Veblen (1857-1929), contemporain de Proust, l’a baptisée «la classe de loisir». Selon la théorie de ce sociologue, c’est par vanité et désir de se démarquer que les rentiers gaspillent leur temps dans des loisirs et leurs biens dans une consommation ostentatoire.

Dès ses études de maîtrise, Guillaume Pinson étudie les liens entre la théorie de Veblen et la fiction de Proust. Au doctorat, il s’intéresse à l’analyse littéraire et médiatique de la mondanité. Depuis, le professeur a largement contribué par ses publications, notamment par une version remaniée de sa thèse parue sous le titre Fiction du monde: de la presse mondaine à Marcel Proust, à la compréhension des relations mondaines, sociales et médiatiques chez Proust.

«L’époque de Proust invente ce qu’on pourrait appeler la “presse people”. C’est l’époque des premiers magazines», déclare Guillaume Pinson. La presse et les journaux aiment décrire les mondanités et la sociabilité dans les salons et, parallèlement, la littérature met en scène des mondains qui lisent beaucoup la presse.

Depuis 2008, le professeur Pinson a dirigé 9 étudiants qui ont déposé un mémoire ou une thèse liée à Proust. Depuis l’automne, il donne un séminaire (exceptionnellement sur deux sessions) portant sur la suite romanesque À la recherche du temps perdu. Certains étudiants, comme Patrick Couture, y sont inscrits parce qu’un séminaire sur une seule œuvre littéraire présente l’avantage d’approfondir un texte et non une thématique. D’autres, comme Clarisse Renaudeau, y voient l’occasion de profiter d’une lecture collective pour se plonger dans une œuvre incontournable et ne pas abandonner devant l’ampleur de ces milliers de pages.

Pour sa part, l’étudiant Déreck Provencher avoue que ce séminaire est la raison pour laquelle il a choisi l’Université Laval pour ses études de maîtrise. «Je souhaite écrire un mémoire sur les liens entre les œuvres de Proust et de Kerouac, explique-t-il. Ce sont deux figures cultes très différentes, un bourgeois malade et un aventurier bohème, mais, selon moi, il y a une filiation intéressante à creuser.»

Pour l’événement Proust retrouvé, Guillaume Pinson a orienté sa conférence vers la musique, afin de mieux préparer le public au concert qui allait suivre. «Proust éprouvait une véritable passion pour la musique. Pour lui, il s’agissait d’un art pur et détaché du monde. En fait, il la considérait comme l’art suprême. C’était un art magique, capable d’évoquer tout un monde chez ceux qui l’écoutaient, sans passer par la médiation imparfaite des mots », affirme-t-il.

Or, chez Proust, la musique est, en partie, liée à la mondanité. «Dans les salons, on présentait des récitals. Ceux-ci ont donc joué un rôle important dans la musique de la Belle Époque», assure le professeur Pinson.

Jean-Pierre Sirois-Trahan et le monde de Proust en images

Il peut paraître étrange, a priori, d’associer Proust à un art qui n’en est encore qu’à ses balbutiements au début du 20e siècle. Pourtant, beaucoup de choses rapprochent cet écrivain du cinéma. En 2017, Jean-Pierre Sirois-Trahan a d’ailleurs codirigé un numéro de la Revue d’études proustiennes entièrement consacré à Proust au temps du cinématographe.

Comme l’écriture proustienne, le cinématographe capte des fragments du réel et crée des traces durables d’un monde perdu, mais sauvé de l’oubli. «Le cinéma de la Belle Époque peut être perçu comme une mémoire involontaire. Il permet d’abolir le temps, de redonner vie aux êtres adorés, bref de faire revivre une époque par l’art», explique Jean-Pierre Sirois-Trahan.

Dans ce numéro de revue, le professeur de cinéma a signé deux articles, dont celui où il fait la lumière sur une séquence filmée de Proust, la seule découverte à ce jour. Il s’agit du film du mariage d’Armand de Guiche, un proche ami de Proust.

Marcel Proust, au mariage de son ami Armand de Guiche

«La singularité de son apparition tient au fait qu’il ne porte pas, comme les aristocrates qui l’environnent, la jaquette noire avec chapeau haut de forme concolore. L’homme est en redingote gris pâle, chapeau melon foncé sur la tête; il descend rapidement les marches sans se soucier “du pas” (l’ordre codé dans lequel la noblesse défile). […] On peut deviner là chez Proust une façon artiste de se démarquer, d’affirmer sa singularité», écrit le professeur Sirois-Trahan dans son article.

En 2017, la découverte de ce film avait fait beaucoup de bruit… et elle fait encore parler d’elle aujourd’hui. «Je suis étonné de voir que, presque chaque mois, je découvre un nouvel article sur le sujet sur Internet», s’exclame Jean-Pierre Sirois-Trahan.

Dans les prochains mois, le professeur souhaite publier un article sur Proust et la lanterne magique. Éventuellement, il a pour projet de rédiger tout un ouvrage sur Proust et le cinéma. Il attend notamment la nouvelle édition des correspondances de Proust, qui doit paraître en 2023, pour analyser les références et allusions à la lanterne magique et au cinématographe qui se trouvent aussi bien dans les lettres, les essais que les romans de l’écrivain.

Pour l’événement Proust retrouvé, Jean-Pierre Sirois-Trahan a choisi de présenter, pendant une trentaine de minutes, des images filmées de la Belle Époque faisant écho à des passages d’À la recherche du temps perdu. Il a, par exemple, montré ce que pouvait être l’enfance de Proust, avec une séquence sur des jeux d’enfants autour des bassins des Tuileries. Il a également montré un film du procès de Dreyfus à Rennes et un autre du « club des pannés », ces gens modestes qui se massaient près de la place de l’Étoile pour regarder les bien nés, en représentation, se rendre au bois de Boulogne.

Vous êtes curieux de voir le monde décrit par Proust? Dans cette vidéo, on peut admirer les bains de mer à Trouville (2 min 53 à 4 min 53) et des images de Honfleur (4 min 53 à 5 min 13) et de Venise (9 min 50 à la fin), des lieux que Proust a fréquentés et transposés dans sa suite romanesque.

«Je trouvais intéressant, déclare Jean-Pierre Sirois-Trahan, de présenter de tels films lors d’un événement sur Proust, car c’est une chose d’imaginer le Tout-Paris de cette époque et ça en est une autre de le voir.» Par exemple, cette vidéo de Cléo de Méraude, une «théâtreuse» à la réputation de cocotte, fait voir le genre de spectacle que pouvait donner une demi-mondaine.

Les personnes qui ont assisté à la conférence de Jean-Pierre Sirois-Trahan ont aussi eu la chance de voir pour la première fois Proust bouger en vitesse réelle. «À l’époque, explique-t-il, on tournait à la manivelle à une cadence d’environ 16 images/seconde, ce qui donne une séquence 50% plus rapide que dans la réalité. J’ai ralenti le film du mariage où apparaît Proust pour retrouver une cadence d’environ 24 images/seconde et j’ai ainsi pu présenter en primeur des images de l’écrivain dans un “temps réel”. »

Une belle façon de célébrer le temps retrouvé!

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