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L’immortalité au bout du doigt?

Une société future dans laquelle les métadonnées défient la mort et assurent le bonheur individuel, c’est ce que met en scène le professeur Christophe Roux-Dufort dans son nouveau roman à suspense L’algorithme de Rebecca Mendelson

Par : Manon Plante

En 2040, l’espérance de vie est désormais de 160 ans grâce à Transparence, un algorithme qui garantit la santé et le bonheur à ses utilisateurs. En croisant des données numériques psychosociales et des données biologiques obtenues par des capteurs, l’algorithme dicte à ses abonnés quoi faire et quand le faire – par exemple, qui fréquenter, quoi dire, quoi manger, quand dormir et quand méditer – pour s’assurer une vie longue et heureuse. Sa conceptrice, Rebecca Mendelson, est même sur le point de lancer la troisième phase du programme, celle qui réalisera son grand rêve: rendre possible la résurrection.

Pour le personnage principal du roman, cette recherche de l’immortalité va de pair avec l’éradication des religions. C’est la peur de la mort qui conduit les êtres humains à espérer une vie éternelle dans l’au-delà. En offrant l’immortalité ici-bas, toute foi religieuse perd son sens, croit-elle. La paix est également assurée sur Terre puisque s’évanouissent, du même coup, les guerres de religion.

Le bonheur individuel réduisant les tensions à l’origine des autres conflits, l’algorithme Transparence génère donc un monde ordonné et sécuritaire, ce qui permet à Rebecca Mendelson d'obtenir le prix Nobel de la paix. Mais l’ordre, la sécurité et la longévité fondent-ils réellement la paix et le bonheur? Et les religions n’ont-elles pas autre chose à offrir que l’immortalité? Voilà des questions au cœur du récit d’anticipation de Christophe Roux-Dufort.

«L’idée de départ, révèle l’auteur, était de critiquer l’idéologie du bonheur qu’on trouve actuellement dans notre société. De plus en plus, les institutions qui étaient porteuses de sens, comme les religions, les partis politiques ou les syndicats, sont déstructurées. La destinée est remise entre les mains de chacun. Ce que les "coachs de vie" et adeptes des divers programmes de développement personnel affirment, c’est que nous sommes responsables individuellement de notre propre bonheur. J’ai tout d’abord voulu écrire la rencontre entre un motivateur et un sage dans laquelle le deuxième allait faire comprendre au premier que le bonheur n’est pas si simple que ça. Mais j’aurais fait un huis clos, alors que j’adore les histoires qui se déploient dans l’espace et qui s’étendent sur plusieurs continents.»

Effectivement, dans sa version finale, le roman de Christophe Roux-Dufort présente une action pleine de rebondissements qui se déplace de la Norvège au Québec, en passant par la Chine, la Cité du Vatican et Israël. Si vous aimez les romans à suspense teintés d’histoire, de politique, de religion et d’ésotérisme comme ceux de Dan Brown, vous adorerez L’algorithme de Rebecca Mendelson, publié chez Saint-Jean Éditeur.

Le 0 et le 1, un symbole fort

«Ce n’est qu’en 2020, en revoyant plusieurs mois après le drame des images de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris en flammes, que l’idée centrale du roman, que j’avais déjà commencé, m'est apparue: la soif d’être heureux tout le temps et pour toujours servira à écraser les croyances religieuses. L’accès à l’immortalité mettra en brèche la foi puisque la mort, c’est le fond de commerce des religions», affirme Christophe Roux-Dufort.

À partir du 0 et du 1 – à la fois les bases numériques de la vie moderne hyperconnectée et les symboles du tout et du rien, présents dans toutes les traditions religieuses et spirituelles –, le roman a trouvé une structure solide et éloquente. Ces symboles permettent en effet à l'auteur d'illustrer et de développer plusieurs idées, notamment la différence entre «n'être rien», qui suggère l'antimatière, et «être rien», qui est la posture de celui qui souhaite apprendre. Les deux chiffres servent également à symboliser les idées d'éternité, conception métaphysique qui va au-delà de l'individu, et d'immortalité, conception terrestre et égocentrique de la survie d'un corps.


« Elle rentra dans le code source de Transparence. […] La machine docile était suspendue à la caresse de sa maîtresse, au délicat contact digital […]. 0, le silence; 1, la certitude. O, la mort; 1, la vie. »
Christophe Roux-Dufort, extrait de L'algorithme de Rebecca Mendelson

«Le 0 et le 1, c’est un symbole fort qui montre la tension et la dichotomie entre la mort et la vie. Ça permet de jouer avec la polarité. De rien à tout, c’est le principe de création. Et qui dit création, dit fin ou destruction. Or, l’être humain mobilise des énergies extraordinaires pour contrer sa propre fin. C’est monstrueux tout ce qu’il peut mobiliser et mettre en œuvre pour combattre la vieillesse, le malaise existentiel, la décrépitude et la mort», déclare le professeur Roux-Dufort.

Créer d’un geste du doigt

Or, paradoxalement, cette mobilisation toujours plus extraordinaire contre la mort s’accompagne du fait que chacun gère et organise sa vie de plus en plus facilement. Avec l’usage des téléphones cellulaires, l’être humain crée tout un monde à partir de son doigt.

«Selon les statistiques, nous utilisons notre téléphone 145 fois par jour. En glissant seulement un doigt, tout devient possible, tout de suite. C’est vertigineux le pouvoir de ce doigt», s’exclame Christophe Roux-Dufort.

<em>La création d'Adam</em>, de Michel-Ange

Tel Dieu approchant son doigt de sa création dans la célèbre fresque de Michel-Ange, l’être humain devient lui aussi un dieu créant le monde avec son doigt. «L’homme qui prend la place de Dieu dans notre société, ce n’est pas seulement un mythe. Nous en sommes vraiment là avec l’idéologie transhumaniste», soutient l'écrivain. 

Réfléchir à demain

Professeur à la Faculté des sciences de l’administration et spécialiste de la gestion de crise, Christophe Roux-Dufort indique faire sensiblement la même chose dans ses travaux de recherche et dans son œuvre littéraire. «En gestion de crise, dit-il, on crée des scénarios à partir des tendances actuelles et on les projette dans le temps. On n’essaie pas de deviner l’avenir. Ce qu’on tente de faire, c’est d’éclairer le présent. Cet exercice permet de réfléchir à nos choix d’aujourd’hui. De la même façon, mon roman est une projection. Je n’invente rien. Tout existe déjà, en germe. Je m’inspire des tendances sociologiques, technologiques et religieuses actuelles pour peindre une société en apparence heureuse, mais dont les coulisses sont misérables.»

En effet, l’algorithme Transparence n’est pas si éloigné de la réalité actuelle. Des projets transhumanistes pour lutter contre le vieillissement et les maladies existent déjà dans notre société. Par exemple, la société Calico, fondée par Google, a véritablement pour intention de «tuer la mort».

L’an 2040 ressemblera-t-il vraiment à ce que décrit le professeur Roux-Dufort? «Voir juste ou non n’a pas vraiment d’importance. Je développe simplement une possibilité. Mon intention n’est ni d’être devin ni d’être pourfendeur du monde actuel. Je veux seulement proposer des pistes de réflexion sur la société future. Pas celle dans un siècle ou deux, celle de demain», conclut l'auteur.

Lire le résumé du roman se trouvant en quatrième de couverture

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