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Société

Ka Nikanitet: un livre pour décoloniser les pratiques en intervention sociale

Les étudiants du cours Travail social en contextes autochtones auront un nouveau livre obligatoire cet hiver

Par : Alexandra Perron
Lisa Ellington, professeure à l'École de travail social et de criminologie, a participé à l'écriture de ce livre.
Lisa Ellington, professeure à l'École de travail social et de criminologie, a participé à l'écriture de ce livre.

Ka Nikanitet signifie «celui ou celle qui avance» en langue innue. Le titre est évocateur. L'ouvrage de 312 pages, destiné aux intervenants en protection de la jeunesse, autant qu'aux étudiants en travail social, aide à comprendre les réalités des peuples autochtones. Il offre aussi des outils concrets pour, ultimement, éviter de déraciner les enfants autochtones de leur milieu familial.

«Le livre a été développé de manière assez large et complète pour que l'on comprenne bien le contexte historique, qui est tellement important, pour ensuite en arriver à l'intervention sociale et expliquer pourquoi on devrait faire les choses différemment», résume la coautrice Lisa Ellington. 

Professeure à l'École de travail social et de criminologie, elle a déjà travaillé comme conseillère en protection de la jeunesse à la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador. Une expérience qui l'a menée à visiter 27 communautés autochtones et à participer à des comités ministériels. 

Regard de l'intérieur

Ce «regard de l'intérieur», elle l'a transposé dans le livre, publié récemment et cosigné avec Christiane Guay, également travailleuse sociale et professeure, et Nadine Vollant, travailleuse sociale innue qui a été directrice des services sociaux dans sa communauté. Leurs objectifs: décoloniser les pratiques d'intervention sociale, déconstruire les mythes et les préjugés envers les peuples autochtones, mettre de l'avant leur autonomie en matière de protection de la jeunesse.

Les coautrices du livre, de gauche à droite, Nadine Vollant, Lisa Ellington et Christiane Guay  

Le guide, très riche et très dense, est parsemé d'encadrés, de Saviez-vous que?, de témoignages, de faits vécus. Comme cet extrait au sujet d'une femme enceinte qui ne semble pas préparée à l'arrivée du bébé et paraît «négligente» aux yeux d'une intervenante, parce qu'elle n'a pas de couchette.

«On a tendance, dans nos sociétés occidentales, à planifier beaucoup, à anticiper ce qui va arriver, à avoir un plan stratégique avec plusieurs étapes, tandis qu'en contextes autochtones, les personnes sont beaucoup plus dans le moment présent. Dans cet exemple, il va probablement y avoir une mobilisation très rapide à l'arrivée de l'enfant, la maman va recevoir de l'aide de plusieurs personnes autour d'elle», expose la professeure Ellington, en parlant de «responsabilité collective» autour des enfants.

Différentes visions du monde

Si le concept de temps est différent chez les peuples autochtones, la notion de famille l'est tout autant, dit-elle. «Un des premiers principes de la Loi sur la protection de la jeunesse est de dire que les parents biologiques sont les premiers responsables de l'enfant pour en prendre soin et l'éduquer.» Or, cette vision est beaucoup plus large chez les Premières Nations et les Inuit. 

«Il y a plusieurs personnes significatives pour l'enfant, qui prennent soin de lui, qui l'éduquent. Pensons au rôle des grands-parents, des oncles, des tantes.» Ce que l'on appelle le cercle des relations inclut même des liens non biologiques. Un contraste à prendre en considération en cas d'intervention, soutient la coautrice. «Dans la prise de décisions, puis dans l'aide qu'on va offrir à une famille, on ne se concentrera pas juste sur les parents, en leur donnant tout le fardeau et toute la responsabilité de changer les choses. Ça va être des décisions consensuelles, en impliquant la famille élargie.»


« Dans la prise de décisions, puis dans l'aide qu'on va offrir à une famille, on ne se concentrera pas juste sur les parents, en leur donnant tout le fardeau et toute la responsabilité de changer les choses. Ça va être des décisions consensuelles, en impliquant la famille élargie. »
Lisa Ellington, au sujet d'intervention en contextes autochtones

Même l'enfant «n'appartient» pas aux parents, dans plusieurs nations autochtones. Il est une personne à part entière, libre de faire des choix, de réfléchir, d'avoir sa propre voix au cœur des décisions qui le concernent, poursuit la professeure.

En entrevue, elle expose certaines situations qui ébranlent les intervenants sur le terrain. Comme l'apprentissage par essais et erreurs, par expérimentation et par observation dans l'éducation des enfants. La routine est moins rigide, parce que l'enfant apprend à devenir autonome et à détecter ses propres besoins. «On va le nourrir quand il a faim, plutôt que de suivre un horaire fixe et préétabli», illustre Lisa Ellington. 

Il arrive aussi que des familles installent un matelas au salon, sur lequel plusieurs personnes dorment. Des travailleurs sociaux peuvent se demander si le développement et la sécurité de l'enfant sont compromis. «Mais il faut se rappeler qu'il n'y a pas si longtemps, ces personnes-là vivaient en proximité dans des tentes avec leurs clans familiaux. Même que ça peut être anxiogène pour un enfant qui a toujours été habitué à vivre à plusieurs d'avoir sa propre chambre. La méconnaissance des modes de vie autochtones peut inciter certains intervenants, que ce soit conscient ou non, à exiger que les parents se conforment aux modèles occidentaux, ce qui engendre des biais dans les prises de décisions.»

L'ouvrage mentionne que 27% des ménages des Premières Nations en communauté au Canada sont constitués des enfants, des parents et des grands-parents. Une proportion semblable chez les Inuit.

Des avancées

Au fil des pages, les coautrices abordent l'épisode sombre des pensionnats autochtones. Elles soulignent que plusieurs commissions et enquêtes nationales ont démontré que les régimes de protection de la jeunesse «ont joué et jouent toujours» un rôle dans l'assimilation et la discrimination envers les peuples autochtones. Puis on voit poindre la lumière au chapitre 6, consacré à une loi fédérale entrée en vigueur le 1er janvier 2020.

Ce nouveau cadre législatif vient changer la donne, indique la professeure Ellington, tout en soulignant que le processus de mise en œuvre de la loi fédérale demandera du temps. «Elle impose de nouvelles normes de pratique pour éviter que les enfants soient retirés de leur milieu familial et faire les choses différemment. La loi permet aussi aux communautés de faire leur propre loi en protection de la jeunesse.» Depuis le 17 janvier dernier, la communauté atikamekw d'Opitciwan s'autogouverne en la matière, une première au Québec. Tout le livre tend vers l'autodétermination des peuples autochtones. 

Accompagnement, humilité, réciprocité

«Nous, comme personnes non autochtones, on est là pour soutenir et accompagner, sans dicter le chemin à prendre ni en imposer un», poursuit la professeure en parlant du rôle des professionnels en intervention sociale. On oublie le réflexe d'aller dans le Nord pour «sauver les Inuit», dit-elle, ils ont leurs propres solutions. Une nouvelle posture qui demande de l'ouverture, de l'humilité et une réflexion «en continu sur nos préjugés et nos biais».


« Nous, comme personnes non autochtones, on est là pour soutenir et accompagner, sans dicter le chemin à prendre ni en imposer un. »
Lisa Ellington

Lisa Ellington croit aussi à la réciprocité et à l'échange. «On peut s'inspirer de ce que font les Premières Nations et les Inuit. Ils nous forcent à réfléchir sur plein de choses.» Elle donne l'exemple des prises de décisions en conseil de famille, une méthode qui pourrait être pratiquée plus largement au Québec.

La coautrice souhaite qu'on retienne de ce livre «le beau», soit les valeurs autochtones, la force et la résilience de ces communautés, comme en témoigne le mot d'une aînée en début d'ouvrage: «L'appartenance à une communauté, c'est l'un des fondements de l'identité.»

Vers plus de travailleurs sociaux autochtones?

Dès la session d'hiver, la professeure utilisera le livre KA NIKANITET: pour une pratique culturellement sécuritaire de la protection de la jeunesse en contextes autochtones dans son cours. Normalement, elle compte sur les doigts d'une main les étudiants qui s'identifient comme membres d’une Première Nation ou Inuit. Elle rappelle que l'accès à l'éducation supérieure est un défi pour ces personnes, qui doivent souvent quitter leur communauté et faire leurs études dans leur deuxième langue.

«On espère que le nouveau contexte législatif en protection de la jeunesse va encourager les personnes autochtones à avoir envie de travailler dans un système qui leur ressemble davantage, qui respecte leurs valeurs et leurs visions du monde», dit-elle.

Prix de l'Ordre

Lisa Ellington a récemment reçu le prix Relève de l'Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec pour sa défense des droits des peuples autochtones. 

«C'est une belle reconnaissance. Je trouve ça bien que l'Ordre reconnaisse qu'on peut transformer les pratiques sociales sur le terrain, mais aussi dans les domaines de l'enseignement et de la recherche. Ce prix-là, c'est une responsabilité, un engagement à bien former la relève de demain.»

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